La fille qui avait peur de son ombre -1 -Catherine Balay

La fille marchait, elle avançait. Mais elle faisait attention aux tournures que prenait son ombre.

Elle avançait un pas, puis un autre.

Petits pas après petits pas.

Elle avait peur quand son ombre la dépassait, et amplifiait ses mouvements. Cela l’impressionnait.

Elle n’aimait pas sentir son ombre bouger, elle se disait que celle-ci lui préparait un mauvais coup.

Son ombre s’apparentait à un miroir qui n’avait pas d’yeux.

Elle restituait ses actions.

Personne ne savait son secret à propos de son ombre. Personne ne savait qu’elle avait une peur bleue de son ombre.

Elle avait peur que son ombre se détache d’elle, prenne son envol, devienne une autre personne. Une personne séparée d’elle.

Alors elle vérifiait bien dans ces moments-là, que son ombre faisait exactement les mêmes gestes qu’elle. Et quand il y avait une différence, entre ses gestes et ceux de son ombre, elle essayait de comprendre pourquoi : y avait-il plus de soleil, y avait-il un muret, un arbre, une voiture stationnée, quelque chose qui faisait obstacle à son ombre ?

Elle se morfondait alors.

Les gigotements de son ombre lui faisaient peur.

Pourtant celle-ci lui était fondamentalement rattachée.

Son ombre était-elle tout à fait elle ? Était-elle une autre elle-même ? Ou bien était-elle une autre qu’elle-même ?

Parfois, elle en avait assez d’être constamment poursuivie par son ombre et elle désirait la semer…

La fille courait très vite, très très vite. Mais elle n’arrivait pas à semer son ombre. Elle sautait en l’air, très haut, très très haut, mais son ombre suivait le mouvement, tranquillement. Elle retombait toujours sous ses pattes. Alors elle dansait remuait bougeait les bras, tapait des pieds, mais l’ombre la suivait, inlassablement.

Parfois le soleil agrandissait son ombre, celle-ci devenait immense. Elle avait peur alors. Son ombre allait-elle lui sauter dessus, l’engloutir, l’assassiner ?

Non, elle n’était pas sereine.

Elle voyait son ombre la devancer sur le chemin, et elle la jalousait. Pourquoi celle-ci avait-elle de l’avance sur elle ? Pourquoi cette mécréante pourrait rencontrer l’ami avec qui elle avait un rendez-vous avant elle ?

D’autres fois, son ombre restait en arrière, et elle la jalousait aussi : celle-ci restait tranquille derrière elle tandis qu’elle aurait à rencontrer les yeux d’un ami que soudain elle n’était plus sûre de vouloir voir. Cela l’effrayait, toute cette agitation, tout ce mouvement autour d’elle.

Cela l’effrayait de pouvoir être vue. Alors elle se mit à regarder son ombre quand elle parlait à son voisin, monsieur Mamadou, un voyant africain.

Elle voyait alors son ombre se déployer à mesure qu’elle parlait. Quand elle levait la main, son ombre faisait de même. C’était insoutenable, son ombre qui gesticulait sous elle, elle en avait le tournis. Elle ne regardait plus monsieur Mamadou mais elle-même, en son ombre ; elle était comme hypnotisée, elle ne pouvait plus écouter monsieur Mamadou, elle disait oui oui de la tête et son ombre faisait alors oui oui de la tête, et c’est cela qu’elle voyait. Puis elle essayait de ne plus la voir, de l’oublier. C’était horrible de sentir qu’elle sortait aussi de l’extérieur. Cela l’effrayait de sentir que son corps se scindait en deux, d’avoir l’impression d’être moitié elle-même, moitié son ombre.

Elle voulait faire plaisir à monsieur Mamadou. Elle acquiesçait de la tête à ce qu’il lui disait. C’était un vieux célibataire. Il devait bien avoir cinq ans de plus qu’elle. Cela faisait dix ans qu’il avait perdu sa femme dans un terrible accident de voiture.

La fille voulait être acceptée. Elle continuait, autant qu’elle le pouvait, à parler à monsieur Mamadou.

Son ombre évoluait, le vertige prenait la fille. La fille qui avait peur de son ombre.

Parfois, elle aurait voulu s’évanouir et disparaître dans son ombre. Elle aurait voulu que son ombre la remplace devant les autres. Elle jouait si bien son rôle, son ombre. Elle trouvait que son ombre était une bien meilleure maîtresse de maison qu’elle : elle était beaucoup plus amène avec sa façon d’enlacer les gens, par derrière. Par derrière elle. Elle était beaucoup plus cordiale qu’elle.

La fille se mit à envier son ombre, son aisance en société. Sa qualité de mouvement et cette façon qu’elle avait parfois de pouvoir se déployer. Son ombre était plus vivante qu’elle.

Son ombre était plus consistante qu’elle. Il valait mieux avoir à faire à son ombre qu’à elle. Les personnes à qui elle parlait souriaient, beaucoup plus contents depuis que c’était son ombre qui tenait le beau rôle apparemment. Elle se dit que c’était déjà ça : les gens aimaient son ombre.

La fille qui avait peur de son ombre commença à s’attacher à elle. Elle faisait quand même tout le boulot avec les gens qu’elle rencontrait. Elle les embrassait à foison. Les enlaçait. Épousait même parfois leur ombre ou leur corps lui-même.

Elle décida d’apprivoiser son ombre. De la câliner. De lui faire faire du sport.

Elle courait dans la campagne et son ombre jouait à cache-cache avec elle. « Je vais te sculpter un beau corps » dit-elle à son ombre. Elle levait alors les bras et son ombre levait les bras en même temps qu’elle. En signe d’assentiment et de victoire.

Elle disait : « Je vais te donner à manger un mets succulent, tu m’en diras des nouvelles ». Et elle se régalait et elle faisait un petit geste de la main, que son ombre, à sa façon, parfois en tout petit parfois en bien grand, reproduisait.

Elle ne parlait plus à Monsieur Mamadou, sauf pour lui dire le bonjour de convenance entre voisins.

Elle ne voyait plus son frère Gontrand. C’était ainsi. Elle ne voyait plus sa nièce Lina. Il fallait s’y résoudre. La mort de ses parents était passée par là.

Elle voulait que son ombre soit la plus belle des ombres, la plus mince, la plus jolie, la plus sociable. Elle se donnait beaucoup de mal. Elle mit des robes, alla chez le coiffeur, souriait afin qu’on puisse prendre son ombre dans les bras. Elle se disait : « J’espère bien que je vais être récompensée pour tous mes efforts et que mon ombre va voir et comprendre que je ne lui veux pas de mal. » Elle se disait, à part elle : « J’espère que du coup mon ombre ne voudra pas me faire de mal ».

Elle dansait, elle dansait pour son ombre. Elle ne la quittait plus d’une semelle. Elle était toujours étonnée des formes parfois étranges que prenait son ombre. Elle y voyait des déclarations d’amour.

Elle avait de longs conciliabules avec son ombre.

Cela la rassurait d’avoir une confidente qui la suivait partout et faisait les mêmes gestes qu’elle.

Elle était deux face aux autres.

Mais un jour elle se sentit tourmentée : son ombre ne pouvait pas lui parler. Son ombre ne pouvait pas la conseiller. Son ombre ne pouvait pas s’attendrir sur ses malheurs ou s’extasier sur ses bonheurs. Elle ne pouvait pas rire.

Parfois elle aurait voulu partager une anecdote croustillante, un passant qui avait glissé dans la rue et qui avait poussé un juron du tonnerre de Dieu, un secret que mademoiselle Chrys la fleuriste son amie, lui avait confié, comme tous les dimanche soirs, au téléphone – car elle ne pouvait plus voir Mademoiselle Chrys : il y avait beaucoup trop de néons dans son magasin. Et elle commença à ressentir une grande colère contre son ombre qui lui laissait faire tant de choses et qui en faisait elle, finalement, si peu.

La fille qui avait peur de son ombre, et qui, depuis quelque temps, ne parvenait plus à dormir, parvint à s’endormir ce soir-là. Elle oublia son ombre. Juste une nuit.

Le matin fut un jour nouveau. Son ombre lui était devenue étrangère. La fille se sentit très mal. Il fallait absolument qu’elle trouve une solution.

Elle se dit qu’il fallait, qu’elle redevienne amie avec son ombre car subir une telle étrangeté à côté d’elle la mettait pour le moins mal à l’aise. C’était douloureux d’avoir une étrangère à ses côtés. Elle ferma les yeux…

Elle prit des résolutions. Elle voulait trouver une solution.

Elle décida de se cacher de son ombre.

Elle courait, se cachait derrière les arbres pour ne pas que son ombre la voie, se cachait derrière les voitures, se cachait chez le primeur derrière le pilier planté au milieu du magasin. Elle veillait à ce que le soleil soit toujours devant elle, afin de ne pas voir son ombre, même si elle sentait drôlement sa présence et que ça lui donnait une sacrée frousse.

Enfin, elle décida de ne plus sortir que les nuits et les jours sans soleil, quand celui-ci était caché. Tel un chat elle courait par les rues. Elle vagabondait. Elle voyageait dans sa ville.

La nuit et les jours sans soleil. Donc.

Son ombre ne la suivait plus, ne la devançait plus, ne la matait plus. Ainsi, la fille qui avait peur de son ombre ne laissait plus de trace d’elle. Sur le sol. Pas de marques de son passage. Elle était juste elle, tranquille face au regard des autres.

Elle n’avait pas sous les yeux la trace de son corps.

Mais tout allait de mal en pis.

Ses amis s’étonnaient. Monsieur Mamadou qui ne la voyait plus dans les couloirs aux heures habituelles commença à l’espionner. Que faisait sa voisine de ses journées ?

Elle vivait dans le noir absolu de son appartement. Elle ne voulait pas subir la présence de son ombre à ses côtés alors elle avait fermé les volets, complètement. Elle marchait à tâtons dans son T1 et s’habituait à cela, à tout cela. Elle s’habitua à l’obscurité. Bientôt elle ne fit plus que rarement ses courses. Elle dépérissait.

Elle ne voyait plus personne.

Ni Mademoiselle Chrys la fleuriste son amie qui lui offrait si souvent des orchidées, avant. Celle-ci l’appelait sur son téléphone mais la fille n’avait désormais même plus la force de converser.

Ni Monsieur Mamadou son voisin avec qui elle adorait jouer au Mah-Jong, avant. Elle appréciait alors ces moments d’échange passés autour de ce jeu de stratégie aux origines chinoises qui les passionnait.

Ni sa petite nièce Lina, la fille de son frère, Gontrand. Elle s’était fâchée avec celui-ci, pour de bêtes questions d’héritage.

Leurs parents étaient décédés à peu de jours d’intervalle cela faisait un an déjà et elle avait beaucoup souffert de leur perte. Elle était si proche d’eux. C’est peu de temps après leur décès qu’elle avait commencé à avoir peur de son ombre.

Ce qui s’ensuivit avec son frère n’avait rien arrangé. Elle avait été intraitable lors de la répartition des biens.

Son frère, lui, avait été irrespectueux. Ils s’étaient disputés comme jamais.

Puis ils avaient décidé d’un commun accord de ne plus se parler, de ne plus se voir, de ne plus rien avoir à faire l’un avec l’autre. Pourtant ils habitaient la même ville.

Elle ne pouvait donc plus voir sa nièce Lina, qui avait dix ans et qu’elle adorait.

Elle se rendit compte que toute cette histoire la minait. Elle aurait voulu encore s’amuser avec sa petite nièce, la cajoler, lui raconter des histoires, la promener dans la ville, lui servir le thé avec la dînette qu’elle conservait juste pour elle, sa petite nièce chérie.

Elle était de plus en plus triste.

Elle fuyait les gens. Elle se fuyait. Elle fuyait son ombre.

Celle-ci était trop vivante.

Beaucoup trop pour son âme vide. Morte. Statufiée. Depuis qu’elle avait perdu ses chers parents.

Un jour qu’elle se baladait en rase campagne, et abordait un joli petit bois de nuit, elle aperçut un bout d’ombre d’elle qui la dépassait.

Elle décida de tuer son ombre.

Elle s’allongea pour la mater. La mater et la tuer.

Toute une nuit s’écoula, une nuit longue, longue comme un long chemin sinueux…

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