Patricia Fort Extrait  » Une vie bien rangée  » Dorval Editions  » (Epuisé) – MAÎTRESSE

Le choix s’était imposé comme une évidence. Comme des mots écrits en filigranes au plus profond de moi, jamais déchiffrés mais implicites. Bien sûr que je pouvais donner autre chose que la vie, quelque chose d’aussi précieux, sans lequel toute vie ne saurait s’élever. Bien sûr que je pourrais accompagner, tendre ce fil invisible. Après un été studieux, j’avais réussi le concours, qui me donnait cette chance : enseigner. Octobre était là, mouillé de brouillard, frissonnant. Les corneilles ponctuaient le silence de leurs cris rauques. La route sentait les champignons ; les écureuils s’activaient pour engranger les dernières réserves avant que dame Hiver ne sonne l’heure du sommeil. Mes doigts se crispaient sur le volant de ma mini, petit point rouge mobile et insolent dans ce paysage de Sologne, qui dans un dernier sursaut de vie, se colorait d’or et de bronze. Je roulais vers l’Institut Médico-Educatif, où mes tout premiers élèves m’attendaient, anxieux peut-être aussi de découvrir « la nouvelle ». Je ne savais rien de ce métier. Le département était en déficit d’enseignants et on me parachutait sur un poste spécialisé, dont personne ne voulait, avec la promesse de huit semaines royales de formation dans l’année. Patricia Ligouis Fort

Mes nouveaux collègues, enseignants chevronnés et éducateurs, avaient tenté de me rassurer, sans me cacher que ces enfants étaient très déstabilisants, qu’un enseignement traditionnel était tout simplement impossible et qu’il ne fallait pas que je me laisse dévorer par ces petits êtres attachants, mais qui vous renvoyaient tant de souffrance et tant d’attentes, qu’il était vital de s’en protéger.

Quatorze petits Poucet, perdus dans la forêt solognote, éloignés de leur milieu, pour les nourrir de pain blanc et les réconcilier avec la vie.

Cette école, cachée dans son écrin de verdure, ressemblait autant à une école que moi à une institutrice. On se serait cru dans un centre de vacances pour enfants défavorisés, ou un de ces endroits retirés où l’on soignait je ne sais quelle douleur, à l’abri des regards indiscrets, à l’abri du monde de dehors.

J’avançais, le pas mal assuré, sur un tapis d’aiguilles de sapin, moelleux et élastique, comme pour amortir le bruit assourdissant du sang dans mes tempes, en suspension, cosmonaute malhabile sur une planète inconnue.

Mais quelle conne j’étais d’avoir mis mon costume de jeune cadre dynamique et ces chaussures à talons qui s’enfonçaient dans l’humus !

Les bruits habituels d’une cour d’école se rapprochaient. Des cris cristallins qui se perdaient dans le chant des oiseaux et montaient vers les taches de ciel, comme des fenêtres ouvertes. Je me retrouvais des années en arrière : la nouvelle qui arrivait dans une école inconnue, au milieu de ceux qui avaient déjà tant de choses en commun… envie de prendre mes jambes à mon cou…

La cour des « petits » ressemblait à une fosse aux singes dans un zoo, cimentée, avec des structures pour grimper, entourée de talus aux arbres clairsemés.

MAÎTRESSE !

Je m’avançai, le sourire aux lèvres – je ne sais pas faire autrement- dans cette cour des miracles et avant que j’ai eu le temps de compter jusqu’à cent, des dizaines d’enfants sortis de chaque bosquet se massaient autour de moi, les visages si près du mien, mosaïque colorée qui me donnait le tournis.

« T’es qui toi?

– Comment tu t’appelles ? t’es la nouvelle maîtresse ? – Tu vas dans quelle classe ?

– E sont belles tes chaussu !

– Mais pousse-e-es-toi, j’vois rien !

– M’en fou.»

Avant qu’un son n’ait pu sortir de ma bouche, une voix forte et rayée retentit :

« Allez, poussez-vous, allez jouer plus loin ! »

La volée de moineaux se dispersa à nouveau aux quatre coins de la « fosse » et je pus enfin respirer et articuler un « bonjour » à retardement.

C’était Hélène, ma collègue. Une grande blonde avec une coupe à la Stone, des yeux rieurs, qui vous chevillaient le regard et dont il était impensable de se détourner.

Elle roulait entre ses doigts une cigarette difforme, une chemise sous le bras.

« Salut ma grande, bienvenue chez les fous ! »

Elle m’enfonça deux bises au creux des joues et d’un coup d’un seul, je redescendis sur terre.

« Faut pas te laisser impressionner, ils aiment bien les nouvelles têtes, enfin la plupart…Viens je vais te présenter les tiens. »

Les tiens… Ces deux petits mots, je les entendais comme pour la première fois. Ils pesaient lourd et sonnaient graves. Et pourtant, ils donnaient un sens immédiat à ma présence irréelle dans cette jungle. Mon cœur battait normalement maintenant.

MAÎTRESSE

Après des années de tableaux noirs, j’ai toujours un double sentiment quand je les prononce. Les miens… à peine sortis de ma bouche, je les regrette pour le possessif et les accepte pour l’affectif.

Dans ces deux mots s’affrontent toutes les contradictions de ce métier : nous avons la responsabilité de former des élèves, mais nous ne sommes pas sensés les aimer.

Nous partageons six heures quotidiennes, faites de leçons, de retour au calme, de chants, d’affrontements quelquefois, de confidences, de consolations, de stimulations, de création, de félicitations, d’encouragements, de réflexion, de regrets, de satisfaction, de remise en question, de rire, de larmes, de bobos, de gros chagrins, d’histoires, de ratures, de belles images, de regards qui en disent long, de silence qui pèse, d’attentes… de vie quoi ! Et sans le vouloir ces enfants deviennent un peu les nôtres, avec le secret espoir de leur avoir donné le maximum pour qu’ils comprennent un peu mieux ce monde dans lequel ils avancent, voyageurs aux bagages divers, valises pleines de choses qu’on devine et que l’on essaie tant bien que mal de compléter, ou de rendre plus légères.

Le soir, la porte s’ouvre sur ceux qui les aiment, bien ou mal et nous restons au seuil de cette relation différente. Des milliers de vies croisées et confiées à d’autres, pour que ces bourgeons d’hommes et de femmes nourris à la sève de l’école publique s’épanouissent au mieux.

Alors, le temps d’une année scolaire, sans le prononcer trop fort, ce sont les nôtres. Pas étonnant que même loin de la salle de classe, ils nous hantent encore : pourquoi celui-ci était si silencieux aujourd’hui ? Est-ce que j’ai été assez claire sur cette leçon ? Ai-je assez aidé celui-là ? La punition était- elle juste ?

Le doute… qui ronge, mais qui construit aussi.

Robert-Doisneau-la-maitresse-et-ses-eleves-1950

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