Henri MERLE (hommage) – Histoire de l’homme qui prit le train  » A  » – un aventure de Chickago Riffer – (extrait)

Chapitre premier

illustration Cham

Où le héros de cette histoire serre les miches en un lieu où l’on sert des pieds de cochons grillés

Lost-Angeless, un 2 février

-En vérité, p’tit mec, on vit tous avec une enclume qui nous suit partout, comme un toutou, comme l’oeil de Caïn, une enclume suspendue au-dessus de nos tronches comme une saleté de nuage tout noir…

Ainsi parlait en ce temps-là Gontran Labouriche, par un sombre dimanche pluvieux de février, au Bar-restaurant de l’Eléphant Rose.

Il s’adressait à Tibosco, un petit bossu surnommé ainsi depuis si longtemps que ce sobriquet était devenu son vrai blase.

L’Eléphant Rose proposait à une clientèle de mariniers, de dockers, de marginaux, de paumés, de claque-dents, d’ectoplasmes déclassés trottinant à côté de leurs godasses sans semelles, de pompeux sociologues aux pompes pur croco, de bourgeois en quête d’émotions aussi, les meilleurs pieds de cochons grillés de Lost-Angeless, la Cité Perdue Désertée par les Anges. Le lieu était désert, à part la table occupée par trois individus, dont Gontran et Tibosco.

La patronne des lieux, Mathilde Lafontaine, matrone mafflue et couperosée, sommeillait derrière l’antique comptoir de bois, boudinée dans son tablier à fleurs maculé de graisse de phacochère.

l’endroit semblait être le cercueil de Goliath, avec ses murs recouverts de planches de sapin.

-Mais les enclumes, c’est pas comme des nuages qui tiennent tous seules. Alors, elle tient comment, l’enclume ? s’enquit Tibosco.

-Elle tient par une chaîne, une corde, ou plutôt une ficelle pas solide, et elle peut casser a tout moment, la ficelle…

-Oui mais la ficelle, qui la tient, grand con ?

Gontran Labouriche, colosse tatoué et barbu n’a pas relevé l’insulte. Il ne regardait pas Tibosco, mais levait ses regards vers les cieux, semblant faire des clins d’yeux à l’Inconnu Majuscule.

-Ah, ça…fit-il d’un air fûté, comme s’il voulait suggérer qu’il avait des relations très hauts placées.

-Et même s’il y a un super-mec là-haut qui tient la ficelle qui tient l’enclume… qui tient les ficelles pour animer ce super-mec ? Un super-mec mec, alors…et ce super-mec est animé par un super-super-super mec, et ainsi de suite, et on n’en sort pas.

Un frisson métaphysique parcourut leurs épidermes.

quand l’angoisse existentielle s’empare du philosophe, celui-ci écrit un bouquin pour se désangoisser. Mais Labouriche et Tibosco alliaient une âme simple à un coeur pur.

-Mathilde, un autre litron ! clama Laboucriche.

-On ferme ! bande d’ivrognes, rétorqua placidement Madeleine. Aide-moi à les foutre à la porte, Chickago.

Le qualificatif » ivrogne  » ne m’atteignît pas. J’étais si désespéré que je buvais de l’eau minérale.

La cloche de la cathédrale venait de sonner douze coups qui n’étaient pas ceux de midi. La pleine lune, grosse poule pondeuse de milliards d’étoiles semblait faire des reproches aux noctambules qui n’en avaient cure.

Labouriche et Tibosco levaient les yeux au plafond, anxieux, semblant guetter la chute de leurs enclumes respectives.

Mathilde a sorti de derrière le comptoir un antique fusil tirant des balles rouillées.

J’ai parlé :

-Mathilde vous a dit de sortir. Et les manants ne discutent pas les ordres de la châtelaine. Ni les miens, Labouriche,. Allez cuver ailleurs votre vinasse !

Labouriche n’a pas bronché. Il sait que lorsque la rogne me saisit, je suis redoutable. Tibosco a râlé pour la forme, me traitant de faux-frère d’une voix pâteuse.

Nous nous sommes retrouvés dans la ruelle aux pavés glissants et moussus.

Au claquement de la porte de l’Eléphant Rose a répondu le miaulement de quelque chat errant.

« Les matous se promènent-ils aussi avec une mini-enclume au-dessus de leur tête, une mini-enclume qui les suit partout ? » me demandai-je.

Les deux ivrognes titubaient devant moi. Labouriche avait posé sa paluche poilue et fraternelle sur l’étroite épaule de Tibosco.

-L’enclume, c’était une image, tout ça pour dire que la vie, ça tient à un fil, t’avais compris, petit dromadaire ,

-Vos gueules les dipsomanes ! ai-je répondu.

Ces deux inconscients me remuaient naïvement le couteau dans la plaie et parlaient de rouleaux de corde dans la maison du pendu. Car je savais que mon enclume à moi avait du mou dans sa ficelle. Et que des rascals inconnus s’apprêtaient à la couper, la ficelle.

Moi, Chickago Riffer, le justicier…l’Aventurier de Lost- Angeless, la ville Maudite…le louche loup de la peur me mordait les miches.

Chapitre II

Où l’on apprend, par un double et judicieux retour en arrière de deux mois, pourquoi le héros serre les miches, lui ne connaissait la peur que par ouï-dire.

Lost Angeless tribune, supplément féminin du dimanche.

Le déroutant comportement du justicier de Lost-Angeless !par notre chroniqueuse Hildegarde Fouillelam

LOST ANGELESS, le 30 décembre

Un bien sombre réveillon en perspective pour le lumineux bourreau de nos cœurs !

Je m’en allais par les rues mal famées, portant l’effigie de notre héros sur mes, pardon mon sein. C ‘est bien simple, mes soeurs en admiration ! Chaque fois que notre supplément féminin du dimanche vous entretient de Chickago Riffer, les ventes explosent !… Car ce célibataire endurci aux multiples et fatales amours, sauveur de la veuve, de l’orpheline (même les moches), nous fascine par son courage, sa détermination, et son mépris du danger. Ce chevalier chevaleresque chevauchant sur un viril étalon, l’étalon de l’Aventure, n’a-t-il pas résolu, entre autres, les terrifiantes énigmes de la Canine Infernale, de la Tarentule des Ténèbres, de la Sorciere des cendres, du huitième Nain de l’Apocalypse, et celle de la Madone aux Yeux de Colchiques ?

j’allais donc rendre visite hier à ce fier et dru concombre, ce phare émergeant de la mer étale de nos jardins secrets. je portais mes …mon sein sur palpitant le calendrier que le Lost Angeless Tribune, supplément féminin du dimanche, offre à ses lectrices en fin d’année. Et comme chaque année, chaque mois de ce calendrier s’ornait d’un portrait de notre Chickounet.

et je comptais évidemment vous rapporter la matière d’un nouveau reportage pour décupler nos ventes, avouons-le.

Un étrange crépitement derrière la porte.

me voici donc, en ce matin enchanté, impasse de la Lune Bleue, où réside Chickago Riffer, devant la porte de sa modeste bicoque, au fond d’une cour mal famée, car notre héros, cherchant son or spirituel, méprise l’or vulgaire comme le végétarien le pied de phacochère (grillé). Devant l’antre de Chickago, l’arbuste Malgré-Tout, multi centenaire malingre accroché à l’existence de toute ses racines, semblait me faire coucou de ses branches dénudées par l’hiver.

Je frappe à la porte vermoulue. Je perçois un singulier crépitement.

-Entrez, Hildegarde, a dit une voix lasse de violoncelle sans que cesse le crépitement.

J’entre.

Assis à sa table de cuisine, notre héros frappe comme un forcené sur les touches d’une antique machine à écrire Remington. Devant lui, un tas de feuilles déjà couvertes de leur semence d’encre. A gauche, un autre tas de feuilles vierges attend d’être fécondé par la pensée profonde.

Mes regards parcourent la pièce regorgeant du souvenir de ses aventures : flèches empoisonnées, arcs et statuettes des Indiens Delatalos et Lari-Kamaris, palimpsestes mystérieux, et puis le fauteuil-de-dentiste-à-tête de tigres, ce fauteuil maléfique que notre héros désenvouta. Hector, la carpe sacrée du lac Polong-Polong, offerte par ce vieil indien que Chick sauva de la potence, sommeille sereine dans son aquarium.

Chick a introduit une nouvelle feuille dans sa machine, et la frappe continue. Il ne s’interrompt que pour tirer quelques bouffées de Tchanbondong : il fume, aux instants cruciaux, dans une pipe en crâne de crotale, cette herbe sacrée des chamans.

-Salut, Hildegarde !

et toujours ce crépitement…

– Boujour, Chick ! Comment diantre comprîtes-vous que c’est moi qui frappait à votre porte ?

-Votre capiteux parfum, chère Hildegarde…Que voulez-vous ?

Et il introduit une nouvelle feuille dans la Remington.

-Comme chaque année, je viens vous apporter le calendrier du Lost-Angeless Tribune…supplément féminin…(j’ai gloussé) et comme chaque année ce calendrier est orné de vos portraits…nos lectrices se l’arrachent, savez-vous ?

la frappe cesse enfin. Un beau regard délavé de bourlingueur se pose sur moi. Eh bien, il m’a semblé qu’une lueur de peur passait dans ce regard.

L’Ange de l’Aventure persécuté par le démon de l’Angoisse !?

-Posez ce truc sur le buffet, avec le calendrier des postes, des éboueurs et celui des pompiers. Himfontouschiéjédéjadoné! murmure-t-il entre ses dents blanches (sauf sa canine baraka en or massif, haut de la mâchoire gauche).

-Que dites-vous, Chick ?

-Excusez-moi, je suis distrait, et je parlais en langue indienne Delatalo. Je disais donc en ce dialecte que je suis heureuse de recevoir chez moi les postiers, les éboueurs, les pompiers, les chômeurs, les malentendants, les manchots, les constipés chroniques, les non-voyants voire les aveugles. je suis fier de leur offrir mes étrennes et d’arrondir leurs fins de mois. Il faut aider et aimer son prochain. D’ailleurs, cela ne me sera-t-il pas dans l’outre-monde rendu au centuple ? Alors, prenez le fric dans la tire-lire cochon sur le buffet, et offrez-vous vos étrennes !

Et il s’est remis à frapper frénétiquement les touches. On eût dit l’immortel Fats Waller s’activant au piano.

-Mais Chick, au nom de toutes vos admiratrices dont je suis la porte-parole, je vous l’offre ce calendrier !

-Calendrier…calendrier…a-t-il répété d’une voix…blanche…oui blanche !

Et il a ajouté :

-Hildegarde, veuillez prendre le calendrier posé sur le buffet, pas celui des postes, ni celui des pompiers…l’autre !

je l’ai trouvé ce calendrier. Quel bizarre objet. Pour chacun des mois, il s’ornait de forts belles gravures de matous mignons, de fleurs, de toutous gentils et d’enfants de toutes les couleurs. mais matous, marmots et toutous vous dévisageaient tristement, et les fleurs, même en boutons, semblaient fanées.

-Hildegarde…observez ce calendrier…voyez-vous imprimée la feuille du mois de mai ? Voyez-vous imprimées les feuilles des mois suivants

-Bien sûr Chick…il y a un joli dauphin pour le mois de juin…un mérou pour le mois d’aout…

Une sournoise mélancolie m’avait saisie.

-Bien sûr, que les voit Chick…Mais ces belles gravures sont tristes…

Chickago s’est levé en titubant, comme empoisonné par un mauvais alcool.

-Vous aussi…C ‘est bien ce que je craignais…

Il a passé la langue sur la canine aurifiée, sa dent baraka, comme pour conjurer un mauvais sort. Et puis il a murmuré :

-Kastouakonnasse sortongrokudissi…pardon, Hildegarde, je parlais par distraction le langage des indiens Lari-Kamaris. Je voulais dire :  » Hildegarde, je suis très occupé, je suis obligé, hélas, d’abréger votre charmante et touchante visite « .

Il m’a indiqué la porte et m’a serré la main. Cette main d’ordinaire d’acier m’a paru moite comme la jungle, faible comme la main d’un enfant.

je me suis retrouvée devant l’arbre Malgré-Tout. un vent coulis agitait ses branches, comme si lui aussi m’invitait à partir.

Pour vous, chères lectrices sœurs, j’ai osé franchir la porte du bouge délétère ! Oui pour satisfaire votre curiosité et remplir mon devoir de reporter, j’ai poussé la porte du bar-restaurant interlope de l’Eléphant-Rose, où les deux meilleurs amis de Chickounet, ont pour habitude de se régaler à midi d’un pied de cochon grillé.

Les regards concupiscents de la mâle clientèle de cet endroit si pittoresque se sont braqués sur moi comme le périscope d’un inquiétant sous-marin U-Boat sur un navire innocent.

Ces deux amis de Chickago, vous les connaissez. Ce sont Gontran Labouriche, docker, délégué syndical du port de Lost-Angeless, et Tibosco, employé comme Chickago, des célèbres pompes funèbres Lafontaire, la meilleure mort au meilleur prix.

Les deux compères ne montrent aucun appétit. leurs pieds de phacochère refroidissent dans leurs assiettes.

Je leur demande quelques éclaircissements sur l’étrange comportement de Chick.

-Il s’est mis en congé sans solde des pompes funèbres, soupire Tibosco. il est occupé à rédiger le deuxième tome de ses mémoires. Il refuse toutes les visites.

L’aigle de l’angoisse me dévore les entrailles ! L’an dernier, comme je demandai quand il rédigerait le second tome après le triomphe du premier, paru voici quelques années, Chickago ricanait… » J’ai autre chose à faire, Hildegarde. La littérature, quelle vanité ! ce n’est pas en ouvrant un bouquin qu’en entend chanter l’alouette. (que cet homme parle bien !). Quand je m’y remettrai, c’est que je serai près de passer le l’autre côté du miroir…

-Pardonnez-moi cette question indiscrète, Tibosco, Gontran…il m’a semblé, oui, j’ose à peine le dire…que Chickago, pour la première fois de sa vie, avait réellement peur…

-Le héros a toujours peur après le danger…affirme Tibosco.

-Alors, la rédaction de ses mémoires, ça lui rappelle tous les dangers qu’il a affrontés…complète Labouriche.

-Le héros a toujours peur après le danger… répètent-ils à l’unisson

-Ce qui m’inquiète le plus, ajoute la tenancière Mathilde Lafontaine, c’est que Chickago ne boit plus que de l’eau minérale.

Et elle remporte les pieds de cochons intacts. Le sacrifice de ces porcidés fut inutile. Quelle tristesse, d’être ainsi morts pour rien !

Alors je suis rentrée chez moi par les tortueuses ruelles pour rédiger les pages sus-écrites.

O comme va être triste notre réveillon…et celui de notre héros.

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