Pascal Depresle – Baltimore – Extrait

L’enveloppe dodue était là, devant moi, posée sur le lit, qui n’attendait qu’un coup de couteau ou d’ongle bien affûté pour que je me jette dessus. Une larme. Puis deux.
De savoir Mélissandre vivante dans ce papier kraft rebondi, sans doute. Mais alors pourquoi maintenant ? Pourquoi pas avant, ni au moment des faits, ou du bilan si l’on doit lui donner un nom ? Ça s’appelle le chagrin, ou ce que tu veux pour mettre des mots sur tes larmes, sur les lames qui te coupent le ventre et te tsunamisent le moral. Te laissent seul sur une plage déserte, en plein hiver, quand la mer du Nord baise incestueusement les nuages qu’elle a enfantés. Du moins quand tu n’as plus que l’absence pour horizon. Ça s’appelle le chagrin, tu sais, ce truc indéfinissable, là, juste là, mets tes mains sur mon ventre si tu veux mieux sentir, oui, qui bloque ta respiration, cette sensation qui fait que tu crois à chaque fois que tu vas mourir, que tu ne pourras plus jamais vivre avec ou sans, que plus rien ne sera plus jamais comme avant, qu’il te faudra changer de vie, changer de tout, comme on tourne la page d’un livre qui porte le mot fin. Ça s’appelle comme tu veux, en fait, mais presque toujours, tu t’habitues. Ça serre beaucoup au début, tu sais, comme ces vieux jeans ou ces vieilles fringues qu’on retrouve au fond d’une armoire, d’un carton de déménagement jamais ouvert, avec quelques photos, ces frusques improbables que tu portais quand tu étais jeune, des délires dont tu ne te souviens plus, si ce n’est la chemise portant dragon noir et rouge, tu sais, celle qui t’a fait faire des bornes pour aller l’acheter au bled d’à côté, parce que chez toi, le dragon, ils n’avaient pas ta taille. Et que tu n’imaginais pas pouvoir vivre deux semaines de vacances dans un coin du sud de le France sans l’avoir fièrement sur les épaules. C’est vrai qu’elle était belle, belle comme l’aventure de la vie de ces papillons de nuit qui vivent des années sous terre pour mourir à la première lune, on y revient encore, mais combien en avons-nous croisé d’avoir existé un peu au milieu d’un monde qui ne fait que bouger et changer de visage ? Elle n’aura elle aussi brillé elle aussi que l’espace d’un été, mis t’auras rendu beau, autant que ridicule. Ça s’appelle peut-être le chagrin, ou pas, mais tu sais comment ça se passe. Au début ça tire un peu sur les coutures, tu te sens mal, tu voudrais te découper cette seconde peau qui te colle tant qu’elle t’empêche de vivre, de respirer. Tu regrettes d’avoir voulu porter à nouveau ces vieilles nippes, pas mêmes les dessous affriolants de ton ex quand, à quatre heures du matin, elle te passait un coup de fil pour que tu la rejoignes, et que tu embrassais tendrement ta femme endormie avant que de la rejoindre, forcément. Elle qui te connaissait plus que tout le monde, elle qui savait te faire jouir d’un simple regard où d’un doigt délicatement passé sur tes lèvres.
Non, ça n’y ressemble pas, même si ça donne aussi des larmes et des frissons sur ta peau marquée.

Baltimore chez Z4 Editions de Daniel Ziv.
Commande possible depuis chez moi également ou chez tout vrai libraire.
(https://www.facebook.com/pascal.depresle)

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