Catherine Balay – La Fille Qui Avait Peur De Son Ombre (2)

Mais le lendemain elle ne put se lever.

Ni le surlendemain.

Ni le lendemain du surlendemain.

Des insectes commencèrent à lui grimper dessus. Les animaux s’approchèrent d’elle et la reniflèrent.

Elle restait inerte.

Et quel repos !

Elle ne voyait plus son ombre dédoubler sa personne, et elle n’était plus regardée, ni elle et certainement plus son ombre.

Mais elle voyait le ciel. Elle se plongeait dedans. Et ces nuages qui passaient avec leurs formes si saugrenues. Les nuages passaient et passait le temps.

Une année s’écoula. Le lierre l’enserra.

Deux années passèrent. Elle avait faim. Elle avait maigri. Peu importait…

Bientôt, elle ne respirerait plus.

Mais elle était en paix.

Trois années passèrent : de la mousse se faufila sur elle.

Elle ferma les yeux. Elle était bien. Une statue.

Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Une larme coula.

Juste une.

Elle ouvrit alors grand la bouche, inspirant l’air avec force, avec l’impression que cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas respiré vraiment.
L’air pénétra ses poumons. Ses poumons se gonflèrent.

Elle sentit des fourmillements dans tout son corps. Elle sentit son corps vivre de l’intérieur. Ses pieds étaient comme électrisés. Elle tira un peu sur ses liens, ce lierre qui l’enserrait. Le lierre lui faisait une peau-cadenas.

L’automne arriva. Ce lierre s’effrita.
Elle devint toute sale. Cette saleté l’habilla.

L’hiver sonna. La neige la recouvrit. Son blanc manteau la réfrigéra.

Elle trembla.

Une deuxième larme coula.

Le soleil brilla. Il brilla fort. Il brûla son œil. Il était trop perçant.

Elle ne voulait pas fermer les yeux. Baisser le regard.

Mais au bout d’une lutte acharnée, elle dut s’y résoudre.

Le soleil avait gagné. Il était trop puissant.

Ses yeux se fermèrent.

L’extérieur tout entier était devenu son ennemi.

Il ne lui restait plus que son intérieur.

Ses pensées voguèrent, voguèrent.

Tout à coup, elle entendit une voix : « Tata, tata ! »

Elle ne savait plus si elle rêvait ou si c’était la réalité. Elle pensa à Lina mais elle n’osa pas ouvrir ses yeux.

Elle décida de les laisser fermés.

Elle sentit son cœur battre.

Le printemps arriva.

Un oiseau se nicha sur sa tête. Ses serres l’enserrèrent.

Il picora son visage. Elle était devenue une statue, une vraie de vraie.

Un garde-forestier passa. Il enleva la terre qui s’était entassée sur son corps devenu immobile.

Statue, elle était devenue. Statue, elle resterait. Yeux fermés. Un peu anesthésiée. Seul le vent caressait sa peau et ses cheveux qui restaient de marbre.

L’homme avait transporté la statue dans sa fourgonnette et l’avait posée dans la forêt devant un château. Il la mit sur un piédestal.

Un peu de lierre l’entourait toujours.

Le garde-forestier était très fier de sa trouvaille.

Il mira ce qu’il considérait comme une statue.

La mira.

La mira.

La contempla.

L’enlaça.

L’embrassa.

Il l’embrassa par un baiser sur la bouche.

Elle ouvrit les yeux.

Devant elle, un homme au doux regard rieur lui souriait. Surpris de voir la statue vivante.

Elle lui rendit son baiser.

Il faisait un bon paravent au soleil.

Avec lui, elle n’avait plus peur. Elle se réveilla petit à petit. Il faut dire qu’il était aux petits soins. Il lui faisait prendre le bain, lui brossait les cheveux, lui préparait à manger. Toujours de bons petits plats, toujours.

Son petit cœur battit la chamade.

Elle lui donna la main.

Elle ne regardait pas plus loin que ses pieds quand ils se baladaient vers la plage attenante au château. Ainsi, elle se protégeait.

Un jour qu’ils étaient dans l’eau, ils se retrouvèrent enchevêtrés.

Elle laissa son corps enfler. Son ventre gonfler.

Elle nagea dans l’eau.

Un petit garçon naquit.

Il faisait des bulles avec sa bouche.

Elle découvrit avec ravissement un océan dans les yeux de son enfant. Elle s’y retrouva.

Elle s’endormit, son enfant lové contre elle.

Elle ressuscita.

Elle entendit « tata ! Tata ! » encore une fois.

Elle ouvrit les yeux.

Son enfant remua, s’agita et fila loin loin. Elle réalisa alors qu’il avait une ombre différente d’elle. Elle courut derrière lui. Mais il cria : « Lina ! »

Il avait reconnu sa cousine.

Elle courut derrière son fils et tomba dans les bras de Lina qui n’avait pas changé. Elle était toujours la même petite fille qui avait besoin d’elle.

Une larme coula dans les yeux de Lina.

Son enfant-eau, aux yeux océan, s’évapora. Puis il se transforma en petite fleur qui germa dans son ventre, comme un trésor bien enfoui en elle.

Son homme garde-forestier devint le plus bel arbre de la forêt. Elle revint souvent l’enlacer en rêve. Il lui transmettait alors sa force.

Elle rouvrit les yeux, mais bien grand à présent.

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