Nicolas Gouzy – Café

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Depuis le fond de la tasse, du mug, du bol, noir, serré, embrumé d’un peu de crème, noisette ou carrément noyé de lait, regular, espresso, ristretto ou voluptuoso, un œil noir te regarde. J’ai l’impression qu’il m’observe depuis…En fait je ne me souviens plus. C’est un marqueur de ce temps qui passe et qui lasse et qui vous tasse et qui laisse sa trace ronde sur la table de cuisine de la vie. Le grain fraîchement torréfié, moulu à la demande (avec l’impossible conjugaison du verbe « moudre » et l’alchimie douce de la torréfaction, dont l’odeur en ville couvrait avec bonheur et subtilement les puanteurs des rues), la mouture désormais en paquet familial, la réclame chaleureuse bientôt remplacée par des brumes alambiquées… A la maison, le restant du café passé (équipement Moulinex) que Papa buvait assis à table après chaque repas de Midi et que Maman sirotait souvent debout dans la cuisine ne se jetait pas. On le réchauffait dans une petite casserole en fer blanc qui ne servait qu’à ça et qu’on ne lavait pas. Elle s’ornait d’un liseré brun là où crépitaient parfois les bulles d’un bouillon inopportun. Le Dimanche, les hommes faisaient rincette dans le fond des tasses fleuries de Mamie . Les femmes, elles, trempaient un canard dans le mélange café-calva du mari. Nous avons eu un chien pour lequel un grain de café valait toutes les friandises du monde. La mouture encore humide et chaude dans son filtre Melitta partait au « tas » (l’ancêtre familial du compost) au jardin. Une très ancienne marraine à Maman se servait du marc pour « enrichir » le terreau d’un pot où trois primevères aussi vieilles qu’elle finirent par en fleurir marron foncé. J’ai toujours cru que le café était une promesse, le « coup-de-d’jus » une politesse, une main tendue, un début, que souffler dessus, s’en embuer l’âme et les lunettes, se brûler la langue, c’était comme du temps noir assagi, de la liqueur de nuit, un tout petit reste de nos noirceurs endormies amadouées au matin. J’ai cru longtemps que le reste crissant du sucre au fond de ma tasse répétait chaque jour qu’au plus amer du monde subsisterait toujours un peu d’amour. Mais je ne sucre plus mon café, c’est dommage.

Maurice de Vlaminck (1876-1958) – Nature morte aux oranges

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