Maurice Level (1875-1926)- Nouvelles horrifiques – L’épouvante – fin

Le séjour de la prison avait fortement déprimé Coche. L’énervement des premiers jours avait fait place à de l’abattement. Au début, il aurait pu, à la rigueur, tout avouer, maintenant, il lui semblait impossible d’agir ainsi après tant de petits mensonges. Il attendait l’occasion. Un fait quelconque, un incident imprévu, pouvait et devait la fournir. Mais les jours succédaient aux jours, et l’incident ne se produisait pas. Bien plus, et c’était là un de ses sujets d’irritation les plus aigus, Coche, dans sa prison, pas plus qu’à l’instruction, ne voyait rien de sensationnel. Il ne lui eût pas été désagréable d’avoir à consigner des injustices, des brutalités, des illégalités. Tout se passait le plus naturellement du monde. Sans être avec lui d’une tendresse exagérée, ses gardiens se montraient humains, plutôt doux, si bien qu’il en arrivait à se demander :

— Qu’est-ce que je pourrai bien écrire en sortant de là ?…

Parfois, il revenait à son objection du début : l’être mystérieux le poussant à s’embarquer dans cette affaire. Alors, la peur le reprenait, la peur de l’inexplicable, de l’inconnu, et il restait tout le jour effondré sur son lit, secoué de frissons si violents que plusieurs fois on lui avait demandé s’il était malade.

Un matin, le médecin était venu, et Coche avait refusé de répondre à ses questions, se bornant à dire :

— Le mal dont je souffre ne saurait être guéri ni soulagé par vous. Je ne suis pas fou, je ne fais pas le fou, je désire seulement qu’on me laisse en repos.

Il ne causait plus à personne, écoutant à peine son avocat, envahi par une tristesse immense, un doute de tous les instants qui se traduisait par une excitabilité extraordinaire. La pensée qu’il était le jouet de forces surnaturelles, avait tant passé et repassé dans son esprit, qu’elle était devenue une certitude.

Il essayait encore de se débattre. Un jour, n’y tenant plus, sentant sa raison se perdre, fuir son cerveau, il se dressa brusquement, décidé à faire cesser cette terrible comédie, à tout avouer, à tout subir, peines, humiliations, pourvu qu’il pût revoir le jour, le grand ciel et la vie, pourvu surtout qu’il se convainquît une fois pour toutes qu’il était demeuré l’arbitre de ses décisions, le maître de sa volonté. Il se rua vers la porte et appela le gardien. Mais dès qu’il fut devant lui, il bégaya des paroles sans suite :

— Je vous ai demandé… je voulais vous dire… non… ce n’est plus la peine… une idée qui m’avait passé par la tête…

La conviction était brusquement entrée en lui qu’il ne pourrait pas parler, qu’on l’avait condamné au silence. Il suffisait d’un mot pour le sauver : ce mot, lui seul pouvait le prononcer, mais il ne le prononcerait pas, parce qu’on ne voulait pas !

Par un phénomène d’auto-suggestion, il se persuadait qu’il était la victime, l’instrument d’un autre, lequel, en vérité, n’était que lui-même. Depuis le début, il n’avait eu qu’un ennemi : sa propre imagination. Il n’était captif que de sa faiblesse maladive, et ce dernier effort, cette tentative suprême pour s’arracher à ce qu’il croyait être une possession diabolique, n’avait abouti qu’à lui prouver, d’une façon indiscutable cette fois, que seule la puissance occulte, la volonté mystérieuse qui agissaient sur lui, étaient capables de lui faire prendre une décision !

Les fous qui retrouvent après une crise, assez de lucidité d’esprit pour se rendre compte de leur démence et redouter l’accès qui peut les reprendre d’un instant à l’autre, sont les plus malheureux des êtres. Est-il une torture plus effroyable que de se dire :

— Tout à l’heure, ma raison va sombrer ; peut-être, alors, d’effrayants instincts feront-ils de moi un monstre… et, sauf à la seconde précise où mon poing frappera, je ne cesserai de savoir vers quel horrible but me pousse la fatalité !

Pareil à ces fous, Coche était certain qu’il ne pouvait plus se soustraire à la force mystérieuse. Sa pensée, dès qu’il voulait avouer, s’arrêtait dans sa tête, comme la voix s’étrangle dans la gorge sous le coup d’une trop vive émotion. Il voyait devant ses yeux, il lisait dans sa tête les mots qu’il faudrait dire, la phrase libératrice qui mettrait fin au cauchemar, mais ces mots, il ne pouvait plus les prononcer, cette phrase, il ne pouvait plus la dire. Et cependant, tout seul, roulé sur son lit, la tête cachée dans ses mains, il la répétait :

« À l’heure où le crime a été commis, j’étais chez mon ami, M. Ledoux, et c’est en sortant de chez lui que l’idée m’est venue de cette comédie sinistre… »

Tout en la répétant en lui-même, il entendait exactement les moindres inflexions de sa voix. Mais aussitôt qu’il se trouvait en présence de quelqu’un, ses lèvres se refusaient à prononcer les mots qui dansaient dans sa tête, et il assistait, impuissant, à la lente agonie de sa volonté.

C’est dans cet état d’esprit qu’il arriva à la Cour d’assises.

Depuis trois mois, l’affaire, avec son allure mystérieuse, passionnait tout Paris, et Coche avait des partisans déterminés et des adversaires résolus.

Rien n’ayant pu, au cours de l’instruction, fixer le mobile du crime, parmi ses adversaires, les uns le tenaient pour un fou, les autres pour un assassin vulgaire. Successivement, tous les aliénistes de Paris avaient été consultés ; aucun n’avait osé se prononcer. À ceux qui affirmaient sa culpabilité, ceux qui proclamaient son innocence répondaient :

— Souvenez-vous de Lesurque, le courrier de Lyon !…

Aussi, la salle présentait-elle, le jour de l’ouverture des débats, une animation extraordinaire. On était venu là, comme au spectacle, autant pour être vu que pour voir. Les femmes — en majorité — avaient, pour la circonstance, arboré des toilettes neuves. On s’étouffait dans la partie réservée au public, au banc des avocats, et, pour répondre à d’innombrables demandes, le Président avait fait placer trois rangs de chaises, sur son estrade. Dans la salle surchauffée, flottait une odeur irritante de parfums et de chairs moites. La lumière trop crue, venue des vitres hautes, mettait sur les visages des taches violentes. Et le murmure, timide tout d’abord, qui montait de cette foule, se changea bientôt en un bourdonnement, coupé de petits rires mal étouffés, d’exclamations, d’appels.

Un huissier cria :

— La Cour !

Il y eut un grand bruit de chaises repoussées, de pieds remués, on entendit encore des bribes de phrases commencées presque haut achevées très vite à voix basse, quelques toux nerveuses, un ou deux « chut » et le silence se fit profond et solennel. Le Président ordonna d’introduire l’accusé, la poussée fut telle, que des cris partirent du public, et qu’une jeune femme, hissée sur une barrière, perdit l’équilibre et tomba.

Onésime Coche parut… Il était excessivement pâle, mais son maintien ne décelait ni forfanterie, ni crainte. Lorsque la porte s’était ouverte devant lui, il s’était dit, une dernière fois :

« Je parlerai, je veux parler. »

Puis son regard avait erré sur cette foule où il ne trouva pas un seul visage ami, sur tous ces yeux où il ne lut qu’une curiosité féroce, une curiosité malsaine des gens venus pour regarder, pour entendre souffrir, comme ils entrent dans une ménagerie avec l’espoir de voir les fauves déchirer le dompteur. Mais il n’eut pas une révolte, pas une pensée de haine.

Un moment vient où la torture morale, la fatigue physique sont telles, qu’on n’a pour ainsi dire plus la force de souffrir. Tout être a une capacité de douleur déterminée : lorsqu’il est parvenu à la limite extrême de cette douleur, il est insensible. Coche crut avoir atteint cette limite, et s’en réjouit presque. Si le soir où il avait téléphoné la grande nouvelle au Monde, quelqu’un avait pu lui dire : « Voilà quel mouvement de curiosité vous allez provoquer », il eût tressailli de joie. Maintenant, il n’éprouvait plus, avec une immense lassitude, qu’une sorte d’hébétement dont rien ne pouvait le tirer. La fatalité avait traversé sa vie, pesait sur lui, l’heure des vaines révoltes était passée ; il n’avait plus qu’à se soumettre et à attendre.

Quand il eut donné d’une voix nette son nom, son âge et tous les renseignements concernant son état civil, il s’assit pour entendre l’acte d’accusation. Cet acte, avec les preuves qu’il dressait contre lui en faisceau, lui fit l’effet du plus terrible des réquisitoires. À mesure que les charges se précisaient, il comprenait comment la conviction du juge avait pu se faire, inébranlable. Malgré tout, il se disait :

— Si je veux parler, je réduirai cela à néant. Mais pourrai-je parler ?…

L’interrogatoire fut assez terne ; on espérait des révélations sensationnelles, certains journaux ayant affirmé — de source certaine — que l’accusé se réservait pour les Assises. Mais à toutes les questions Coche répondait invariablement :

— Je ne sais pas, je ne m’explique pas, je suis innocent.

Le Président lui ayant fait observer tout ce que ce système de défense offrait de dangereux il leva

les épaules et murmura :

— Que voulez-vous, Monsieur le Président, je ne peux pas vous dire autre chose…

Et il reprit son attitude impassible, indifférente presque. Lorsque le défilé des témoins commença, son attention parut s’éveiller, son regard jusqu’alors lointain devint plus direct, les coudes aux genoux, le menton dans les paumes, il écouta.

Ce fut d’abord Avyot, le Secrétaire de la rédaction du Monde, qui dit de quelle façon Coche avait quitté le journal après avoir pris durant quelques heures l’Affaire en mains. À une question du Président qui lui demandait si à aucun moment il n’avait cru reconnaître la voix de celui qui, dans la nuit du 13, l’avait appelé au téléphone, il répondit : « Non » avec assurance, et précisa encore quelques points de détail : la somme que le reporter avait touchée à la Caisse, l’heure à laquelle il l’avait vu pour la dernière fois, l’attitude qu’il avait eue au cours de cet entretien. Mais tout cela n’avait plus qu’une importance secondaire. Ensuite, ce fut la femme de ménage qui raconta ce qu’elle savait de son ancien maître, de ses habitudes, de ses relations. Sans omettre les moindres détails, elle dit comment elle avait trouvé la chemise tachée de sang, le poignet arraché, et le bouton d’or et turquoises. Tout cela lui avait semblé louche dès le premier instant, et, n’était la discrétion « les domestiques n’ont pas à se mêler des affaires de leurs patrons » elle eût fait part de ses soupçons à la Justice, bien avant que le « Monsieur de la Sûreté » l’interrogeât. Après elle, des garçons du Journal, le bijoutier qui avait vendu les boutons, le facteur qui, trois ou quatre fois, avait déposé au 22 des lettres adressées à Coche, défilèrent sans apporter le moindre renseignement intéressant. Le médecin légiste fit à la barre une conférence émaillée de termes scientifiques, de chiffres et de calculs, d’où il résultait que la mort avait été provoquée par un coup de couteau qui, partant du sterno-cleido-mastoïdien, avait déchiré la parotide, sectionné obliquement, de haut en bas et d’arrière en avant, la carotide externe, puis, rebondissant sur l’angle maxillaire, et sectionnant encore le sterno-cleido-mastoïdien, ne s’était arrêté que sur la fourchette sternale.

Il restait encore un témoin, l’horloger, commis par la Justice pour examiner la pendule que l’on avait trouvée renversée sur la cheminée, dans la chambre du crime. Il déposa au milieu de l’indifférence générale. Seul, Coche ne perdit pas une de ses paroles ; sa déposition fut, du reste, courte, et très précise :

— La pendule qu’on m’a donnée à examiner, dit-il, est une pendule d’un modèle ancien, mais au mouvement excellent et en très bon état, je dirai même qu’on n’en trouve plus guère dans le commerce d’aussi solides, d’aussi finies. Les aiguilles étaient arrêtées sur minuit 20, or les pendules de ce genre ne se remontent que tous les huit jours, et celle-ci pouvait encore marcher pendant quarante-huit heures ; elle ne s’est donc pas arrêtée du fait que le ressort était à bout, mais simplement parce qu’elle a été renversée, et que le balancier, couché sur le côté, n’a plus pu fonctionner. Dès qu’elle a été replacée d’aplomb, un léger mouvement d’oscillation a suffi pour la remettre en marche. J’en tire donc cette conclusion que l’heure marquée par les aiguilles est précisément l’heure à laquelle la pendule fut renversée.

— Le crime aurait donc été commis à cette heure-là ? fit distraitement le Président.

L’audition des témoins était terminée. Il y eut une suspension d’audience de quelques minutes, puis la parole fut donnée au Ministère public.

Coche, un peu rassuré par la déclaration si nette de l’horloger, écouta le réquisitoire sans émotion apparente, et pourtant, il était terrible pour lui dans sa simplicité un peu sèche, presque mathématique.

La salle, déjà favorablement impressionnée par l’interrogatoire et les différents témoignages, fit entendre à deux ou trois reprises des murmures d’approbation, et il y eut d’assez nombreux applaudissements, vite réprimés, lorsque le Procureur termina en demandant pour le journaliste, qui n’avait ni l’excuse de la misère, ni celle de la colère, la peine capitale.

Coche frissonna, enfonça un peu ses ongles dans ses mains, mais sembla impassible. Il pensait surtout, il pensait seulement :

« Il faut que je parle, je veux parler ! Je parlerai ».

Et à voix basse il répétait :

« Je veux, je veux, je veux !… »

Pendant tout le temps que dura la plaidoirie de son avocat, les yeux fixes, les poings serrés, l’oreille et la pensée absentes, il répétait :

« Je veux parler, je le veux, je le veux ! »

L’avocat se rassit au milieu d’un effrayant silence. Par pure courtoisie, Coche se pencha vers lui et le remercia. Mais il n’avait rien entendu de sa défense, défense pitoyable à la vérité mais impossible.

Les débats allaient être clos. Le Président se tourna vers l’accusé et lui dit :

— Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ?

Coche se leva, raidi dans un terrible effort, si pâle que l’on crut qu’il allait tomber et que les gardes tendirent les bras vers lui. Mais il les écarta d’un geste, et d’une voix forte, qui fit passer un frisson sur le jury et sur l’assistance, il répondit :

— J’ai à dire, Monsieur le Président, que je suis innocent, et je le prouve. Il prit une large respiration et se tut. L’espace d’une seconde ses yeux devinrent d’une effrayante fixité : il ouvrit la bouche : ceux qui étaient les plus rapprochés de lui, crurent l’entendre murmurer : « Je veux !… Je suis mon maître » et d’un trait, la main levée, les doigts ouverts comme pour écarter une vision menaçante, il cria plutôt qu’il ne dit :

— À minuit vingt, à l’heure où le crime se commettait, moi, innocent, je me trouvais chez mon ami M. Ledoux, 14, rue du Général-Appert.

Et épuisé par l’effort qu’il venait de faire, épouvanté par la victoire remportée sur l’inconnu mystérieux dont la volonté jusqu’à cet instant avait étranglé la sienne, il s’écroula sur son banc en sanglotant de fatigue, d’énervement et de joie.

Tous les assistants s’étaient dressés. Une telle clameur s’éleva que le Président dut menacer de faire évacuer la salle. Enfin, quand un silence relatif se fut établi, il dit :

— Coche, n’essayez pas de nous tromper une dernière fois. Songez aux conséquences de votre

déclaration, si elle est reconnue fausse. Réfléchissez avant de la jeter dans le débat.

— J’ai réfléchi ! j’ai réfléchi : j’ai dit la vérité ! Je le jure ! Qu’on interroge mon ami Ledoux…

— Monsieur le Président, dit l’avocat, je demande que ce témoin soit entendu immédiatement.

— Telle est bien mon intention, Maître. En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j’ordonne que le témoin invoqué par l’accusé soit amené sur l’heure aux pieds de la Cour. Garde, vous allez vous rendre chez M. Ledoux, 14, rue du Général-Appert, et vous le conduirez ici. L’audience est suspendue.

La déclaration de Coche avait produit une véritable stupeur. Les rares partisans qu’il comptait dans l’auditoire triomphaient ; les autres, sans pouvoir nier l’importance décisive d’un pareil alibi, doutaient encore de sa véracité. Dans le jury surtout, l’étonnement avait été extraordinaire. Après le réquisitoire, le siège des jurés était fait, et c’est à peine s’ils avaient écouté la plaidoirie de l’avocat. Si l’alibi de Coche était reconnu valable, l’accusation s’écroulait, ou du moins recevait un coup terrible. Quant à l’avocat, il disait à son client : « Mais pourquoi n’avoir pas parlé plus tôt », et Coche répondait cette chose invraisemblable, et pourtant vraie :

— Parce que je ne pouvais pas !

Pendant une heure, la salle et les couloirs environnants présentèrent une animation extraordinaire. Cette affaire qui depuis le matin avait, par sa banalité, déconcerté tant de gens, avait soudain rebondi, plus passionnante que jamais. Quand la sonnette retentit, on se rua dans la salle. Des gens qui n’avaient pu entrer le matin se mêlèrent au flot des invités porteurs de cartes. Il n’y avait plus de service d’ordre possible. Les gardes débordés, durent laisser passer tout le monde. Enfin, la Cour entra, les conversations cessèrent, et le Président ordonna de faire entrer le témoin.

Alors, au milieu d’un effrayant silence, un garde s’avança seul à la barre, joignit les talons, salua et dit :

— Au numéro 14 de la rue du Général-Appert, on m’a appris que M. Ledoux, rentier, était mort

depuis le 15 du mois de mars.

Coche se dressa livide, prit sa tête dans ses mains, poussa un cri, et retomba comme assommé.

Déjà le Procureur s’était levé :

— Messieurs les jurés, je n’ai pas besoin d’insister sur la gravité d’une pareille nouvelle. Le sieur Ledoux, eût-il témoigné ici même, l’accusation n’en aurait pas moins conservé toute sa force, mais vous ne vous laisserez pas émouvoir par cet alibi audacieux, grâce auquel on a essayé de jeter un doute dans vos consciences. Je n’ajoute rien à mon réquisitoire, je n’en retire rien : vous jugerez et vous condamnerez sans pitié.

L’avocat s’écria :

— Monsieur le Président…

Mais Coche balbutia en lui mettant les mains sur l’épaule :

— Par pitié… Maître… plus un mot… C’est fini… je vous en supplie… C’est fini… fini… fini…

Le jury déjà mal disposé avant la suspension d’audience ne délibéra pas longtemps. Au bout de dix minutes, il revint. Sa réponse était « Oui » à l’unanimité à toutes les questions et « Non » à l’unanimité pour les circonstances atténuantes.

Coche n’était plus qu’une chose inerte, un pauvre corps défaillant. L’épouvante était descendue sur lui. Sa volonté avait triomphé trop tard de sa terreur superstitieuse, et il se rendait compte maintenant de l’espèce de folie contre laquelle il s’était débattu pendant trois mois, il se rendait compte surtout que rien ne pouvait plus le sauver qu’un miracle, et la fatalité venait d’abattre trop brutalement ses mains sur sa nuque pour qu’il escomptât ce miracle. Il connaissait enfin l’horreur des épouvantes humaines, la peur monstrueuse, et l’appel effroyable à la vie qui s’en va. Ses yeux, ses pauvres yeux de bête torturée se posaient sur ces gens qui tout à l’heure allaient revoir la rue, la gaîté de l’air libre et retrouver la joie de la bonne maison, du foyer familial où l’homme sage vient abriter ses rêves, comme le matelot vient abriter sa barque dans la petite baie où dansent les étoiles. Et tandis que ces visions traversaient son âme éperdue, une voix s’éleva qui fut d’abord à ses oreilles un murmure confus, puis un tonnerre quand elle prononça : « Onésime Coche est condamné à la peine de mort. »

Après il entendit encore vaguement…

« Trois jours francs pour vous pourvoir en cassation… »

Il sentit qu’on l’emmenait, qu’une main serrait sa main… il se trouva sur son lit, dans sa cellule, sans

savoir comment ni pourquoi, et il s’endormit d’un sommeil de brute.

Or, pendant la nuit, il eut un effrayant cauchemar :

Il venait d’assassiner le vieux du boulevard Lannes. Il gagnait la porte en rampant, descendait l’escalier et se trouvait dans la rue.

Dehors, sous la bise coupante, il s’arrêtait, la tête vide, les jambes molles, comme un homme ivre : pas un murmure, pas un bruit. Grelottant, il relevait le col de son pardessus, faisait un pas, s’arrêtait pour s’orienter dans la nuit noire, et se mettait en route.

Il marchait lentement, roulant dans sa pensée confuse, l’horreur de son crime et l’effroi du mort étendu, la gorge béante, les paupières ouvertes sur ses prunelles chavirées. Un carrefour désert et sombre s’ouvrait au-devant de ses pas. Harassé, les genoux tremblants, il s’adossait à un mur. Soudain, dans le silence, il croyait entendre un bruit de pas. Il s’arrêtait les muscles ramassés, prêtant l’oreille. Le même bruit résonnait plus fort et plus précis. Il partait, rasant les maisons, droit devant lui. Le bruit se mettait en marche, le suivant. Il courait et le bruit courait avec lui… La rue, plus large bornée de lueurs hésitantes, se déroulait déserte, et silencieuse. Il galopait la terreur accrochée aux flancs comme des chiens de meute… Tout un brasier flambait dans sa poitrine. Il courait toujours, perdant la notion du temps, de l’heure qui mourait lentement. Tout ce qui lui restait de force et d’énergie ne vivait plus que dans l’espoir du matin blême qui bientôt monterait à l’horizon, ramenant avec lui l’éveil des choses et des gens, faisant surgir d’autres visages d’êtres humains, repeuplant ce désert sombre qui l’épouvantait. Et il courait toujours. Il avait fait tant de détours, croisé tant de chemins, qu’il s’en allait vers l’inconnu, perdu dans Paris sommeillant. Il courait, râlant de fatigue et de peur, et voici qu’au bout de l’horizon, le jour monta, triste, pluvieux… Le jour ! le jour !… Un murmure confus s’éleva : on eût dit le chuchotement d’une foule. Là-bas, toute une masse sombre ondulait avec des souplesses de vague. Était-ce encore l’obsession de la nuit ? Non pas… des hommes étaient là devant lui !… Enfin ! il n’allait plus être plus seul avec son épouvante… il allait coudoyer des êtres vivants… les frôler… Il tendit l’oreille… Une voix brève domina le bruit… un cliquetis, rapide comme celui que fait un coup de vent parmi les feuilles sèches… une blancheur descendit dans le ciel plus léger, finie l’angoisse de la nuit, l’horrible solitude… sa poitrine s’appuyait contre d’autres poitrines… À ce moment la vague s’ouvrit, comme pour lui livrer passage… il s’avança, et tout d’un coup tomba sur les genoux : dans sa terreur il n’avait pas vu où sa fuite l’amenait, et devant lui venait de surgir, goule effroyable, avec ses deux grands bras dressés dans le ciel pâle… la Guillotine !…

Coche s’éveilla en poussant un cri… Pendant une seconde, il retrouva la joie du réveil qui brise les cauchemars, mais aussitôt la réalité, plus effroyable que le rêve, reprit :

La Guillotine ! le couteau blanc, et le panier où bondissent les têtes… il verrait cela ! Il mordit ses draps pour ne pas hurler… Adieu les nuits paisibles, les jours calmes ! Entre tout ce qu’il avait aimé, souhaité, espéré, et lui, l’horrible chose (il n’osait plus penser le mot guillotine) se dressait maintenant…

Le lendemain, son avocat vint le voir pour lui faire signer son pourvoi en cassation et son recours en grâce. Il bégaya : « À quoi bon ? », et signa tout de même. Quand il eut posé la plume, il dit en regardant son défenseur avec des yeux grandis par l’épouvante et par la fièvre :

— Écoutez… il faut que vous sachiez, il faut que je vous dise…

D’une voix haletante, coupant ses phrases de gestes saccadés, de mots sans suite, il raconta toute sa nuit du 13 : son dîner chez Ledoux, son départ, la rencontre des rôdeurs, sa visite à la maison du crime, et l’idée soudaine d’égarer la police, de simuler une fuite pour attirer sur lui, l’attention…

Il se tut. L’avocat prit sa main et lui dit doucement :

— Non, vraiment, ce n’est pas la peine… Le Président vous fera grâce… Là-bas, vous pourrez… plus

tard… refaire votre existence.

— Alors, s’écria le malheureux, vous croyez que je mens ?… Mais je ne mens pas, vous

m’entendez… je ne mens pas… Allez-vous-en !… Allez-vous-en…

Et au comble de l’exaspération, il se jeta sur lui, hurlant :

— Mais allez-vous-en donc ! Vous ne voyez pas que vous me rendez fou !…

Resté seul, il fut pris d’un effrayant accès de désespoir. Ainsi, même celui qui avait pris la parole pour le défendre ne pouvait le croire innocent ! En même temps, la peur de la mort de la douleur, grandissait en lui, et il se raccrochait à la vie désespérément, s’arrachant les cheveux, se griffant le visage, sanglotant :

— Je ne veux pas mourir ! je n’ai rien fait !

Il était doux, craintif, suppliant envers tous, comme si le moindre de ses gardiens avait pu faire agir en sa faveur des influences considérables, et l’arracher à l’échafaud. Lorsqu’on le transporta à la Roquette, ce fut pis encore ! Jusque-là, il avait pu parfois pendant quelques secondes oublier l’échafaud, mais là, entre ces murs qui n’avaient vu que des condamnés à mort, comme lui, l’obsédante pensée se faisait plus précise, les images plus nettes : toutes les gloires du crime avaient défilé là, dormi sur ce lit, et le coude appuyé à cette table, frissonné d’horreur à la seule pensée du châtiment plus proche chaque jour. Déjà, il n’était plus pareil aux autres hommes ; il faisait partie d’une classe à part, hors la loi, et presque hors la vie. On avait coupé ses cheveux à la tondeuse, rasé ses moustaches, et en passant ses mains sur son visage, il ne se reconnaissait plus. Il avait désappris presque tous les mots, pour ne se souvenir que de ceux qui avaient trait à sa mort prochaine, et durant des heures entières, accroupi dans un coin de sa cellule, les coudes aux genoux, les poings aux dents, il regardait défiler en lui toutes les images d’épouvante, toutes les scènes d’exécution pareilles à ce que serait la sienne.

Il voyait la dernière Nuit, le Réveil et l’effrayante place, grise sous le ciel gris, les toits humides, le pavé luisant, mais il voyait surtout la Veuve avec ses immenses bras rouges et le rire édenté de sa lunette surmontée du couperet.

L’aumônier le visitait chaque jour. Peu à peu, une terreur superstitieuse, un besoin de se réfugier en quelqu’un, d’être écouté et d’être plaint, le poussait vers une sorte de piété craintive, remplie de visions superstitieuses. Il ne parlait plus, mais écoutait avidement, prenant d’un geste machinal et répété sans cesse son cou amaigri dans ses mains, puis le lâchant brusquement, comme s’il avait senti la place où le couteau tracerait son chemin. Même avec le prêtre il évitait de s’entretenir de sa fin prochaine ; il écoutait parler de repentir, d’expiation… ces mots n’avaient pas de sens pour lui : de quel crime aurait-il à répondre ?… quel forfait devait-il expier ? Si Dieu, en vérité, tenait compte des gestes des hommes, il saurait bien, le voyant arriver devant son Tribunal, qu’il était innocent… Un jour, pourtant, le quarantième jour de sa captivité approchait, il savait que son pourvoi en cassation avait été rejeté, et ne comptait plus que sur la clémence présidentielle, il dit brusquement à l’aumônier :

— Monsieur l’abbé, en votre âme et conscience, si vous étiez à la place du Président, signeriez-vous ma grâce ? Répondez-moi dans toute la sincérité de votre cœur d’homme loyal. Il faut que je sache. J’ai besoin de savoir. Et l’aumônier l’ayant regardé bien en face répondit :

« Non, mon enfant, je ne signerais pas, il faut payer… »

Chose étrange, cette réponse le calma presque. La pire torture de son existence était le doute. Il n’osait se préparer à mourir, craignant d’attirer la mauvaise chance sur lui. Maintenant, c’était fini, il se considérait comme mort et s’imaginait qu’ainsi prévenu il saurait mieux résister à l’épouvante du réveil. Pourtant à mesure que la date fatale approchait, ses nuits se peuplaient de cauchemars. Il se dressait sur son lit au moindre bruit, collait l’oreille au mur, essayant de deviner ce qui se passait dans la rue, sur la place. Et quand le jour était venu, quand il était sûr que ce n’était pas pour ce matin, il s’endormait d’un sommeil coupé de soupirs et de sanglots…

Vers la fin de la quarante-troisième nuit, il crut percevoir une vague rumeur, des bruits de maillet frappant le bois, des pas assourdis. Il se mit à claquer des dents, n’osant plus écouter, redoutant d’entendre, les yeux rivés à la porte de sa cellule, attendant la seconde effroyable où elle s’ouvrirait, livrant passage au bourreau ! Et la porte s’ouvrit.

Il regarda d’un œil hébété les hommes qui l’entouraient et se leva sans dire un mot, sans faire un geste. On lui demanda :

— Voulez-vous entendre la Messe ?

Il fit oui d’un signe machinal. Pendant l’office, il regarda obstinément le sillon qui séparait deux dalles, songeant que le couteau ne ferait pas sur son cou une marque plus large… Il s’étonnait seulement, avec le reste de pensée qui flottait dans son esprit, de vivre encore. Ensuite ce fut la toilette, mais déjà il avait perdu la notion des choses ; à peine frémit-il quand les ciseaux frôlèrent sa nuque et qu’on lui passa des cordes aux mains et des entraves aux pieds. On lui offrit une cigarette, du cognac… il refusa… Et soudain, l’horizon qui, depuis près de cinq mois s’était arrêté pour lui aux murs de sa cellule, s’élargit ; une fraîcheur coula sur ses épaules, un effroyable silence envahit ses oreilles, un silence si profond, si formidable, que son cœur y battait comme une cloche. Son rêve d’une nuit s’était réalisé… Au-dessus des épaules du prêtre, il vit la guillotine… Le jour venait très doucement.

Derrière les maisons, une traînée laiteuse et rosé moirait le ciel. Ses yeux ouverts, pour la dernière fois regardaient, regardaient… Il fit un pas, buta dans ses liens, soutenu par les aides. Le prêtre bégaya :

— Le Bon Dieu vous pardonnera…

Le Procureur lui dit, d’une voix qui tremblait :

— Vous n’avez plus un aveu, plus une révélation à faire ?

Rassemblant tout ce qui lui restait de force, il ouvrit la bouche pour crier :

— Je suis innocent…

Déjà ses genoux frôlaient la bascule, il jeta un coup d’œil de côté, et tout à coup, malgré les aides, malgré ses entraves, il fit un bond en arrière et poussa un cri surhumain :

— Là ! Là ! Là !…

Et tandis qu’on essayait de le pousser, raidi, fort à briser un chêne, les talons accrochés aux pavés,

le menton jeté en avant, il hurlait toujours :

— Là ! Là !

Son appel avait quelque chose de si furieux et de si déchirant à la fois que les aides eux-mêmes hésitèrent une seconde. Le prêtre avait suivi son geste, et de la cohue des cris d’épouvante partirent.

Un soldat, l’arme aux pieds, tomba à la renverse ; deux hommes, une femme essayaient de fendre la foule qui déjà, dans une poussée formidable, avait rompu les barrages, envahi l’espace vide où le condamné se débattait en hurlant :

— Arrêtez-les !… Les assassins !… Là… Là…

L’aumônier se jeta en avant et cria :

— Les deux hommes !… La fille !… Arrêtez ! Arrêtez…

Vingt mains s’abattirent sur eux. L’un des hommes tira son couteau. La fille se mit à pousser des cris effrayants. L’aumônier se précipita sur Coche, l’entoura de ses bras et supplia le Procureur :

— Au nom du Ciel ! Ne touchez pas à cet homme…

Le condamné demeurait immobile à présent. De grandes larmes coulaient sur sa face exsangue. Il y eut un colloque de quelques secondes entre le Procureur et le Commissaire de police qui disait :

— Je décline toute responsabilité, l’exécution est impossible pour le moment, Monsieur le Procureur. Je n’ai pas assez de monde pour tenir cette foule, il va y avoir un massacre. Songez-y, je vous en conjure…

Alors le Procureur balbutia :

— … Faites rentrer le condamné.

Étrange mentalité des masses ! cette foule accourue là pour voir mourir un homme, hurla de joie le voyant arracher au bourreau !

Or, voici simplement ce qui s’était passé : Au premier rang des spectateurs, à l’instant où on allait le jeter sur la bascule, Coche avait reconnu les deux hommes et la femme entrevus la nuit du crime. Cette seconde-là, plus immense pour lui qu’un siècle, lui avait suffi : leurs traits étaient trop présents à sa mémoire pour qu’il hésitât devant eux : d’un coup d’œil il avait détaillé les cheveux rouges de la femme, la bouche tordue du petit et la face de l’autre déchirée par la cicatrice qui lui balafrait le visage de la tempe à l’aile du nez.

Quelle sinistre pensée les avait poussés tous trois à venir voir guillotiner celui qui expiait leur crime ? Aux jours d’exécution, tous ceux que guette l’échafaud viennent regarder avidement comme s’ils voulaient apprendre à mourir. Au besoin de voir se mêlait chez ceux-ci l’effroyable plaisir de l’impunité, du triomphe qui les sauvait à tout jamais…

Arrêtés, ils essayèrent d’abord de nier, mais Coche avait repris tout son sang-froid et toute sa raison. Ses déclarations précises, les détails qu’il fournit sur leur marche, tout, jusqu’à la description qu’il donna de la blessure du plus grand les fit bégayer, se contredire… La femme, la première, balbutia un aveu, les hommes suivirent, et ce fut l’éternelle scène immonde et dramatique des complices se chargeant réciproquement. On retrouva dans leur taudis presque tous les objets volés et le couteau qui avait servi à égorger la victime. Alors l’aventure invraisemblable de Coche apparut claire — et au bout de quinze jours, il fut remis en liberté — non pas innocent pour la loi, mais gracié, en attendant que la Cour de Cassation eût révisé son procès.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Lorsque, pour la première fois, il se trouva seul, libre, dans la rue, il eut comme un éblouissement et se mit à pleurer.

Un printemps précoce mettait de la joie dans le ciel. Jamais la vie ne lui était apparue plus légère. Il frémit en songeant à l’horreur du drame qu’il venait de vivre, à la beauté, à la douceur, à la bonté de toutes ces choses qu’il avait failli perdre, à l’abîme où sa raison avait roulé, et, contemplant près d’un jardin les arbres bruns où les bourgeons piquaient des taches vertes, les pelouses au gazon luisant, et le grand ciel où voltigeaient des nuages, il comprit qu’il n’aurait plus assez de tout de ce qui lui restait à vivre pour regarder cela, et sourit avec une immense pitié en songeant que, ni la fortune ni la gloire ne valent qu’on risque, pour les conquérir, la simple joie de regarder la vie.

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