Joelle Petillot : C’est comme si les larmes devenaient forêt.

Comment compter ses respirations ? Elles relèvent de l’irréfléchi. Nul n’apprend à remplir d’air ses poumons. Hormis les asthmatiques ou quelques acharnés du yoga, qui prête l’oreille à son souffle? Nous sommes vivants ; cette tranquille assertion ne suffit guère à en profiter.
Oui, ce sera court, compté, non exempt de noirceur, puisque c’est aussi la vie, la noirceur ; mais on ne veut pas savoir. La maladie est celle des autres, la mort possible celle des plus vieux…
Et puis soudain, la guerre, celle qui déchire une terre aimée et ceux qui l’habitent ; un corps envahi par un vorace bouffeur de cellules, ou toute autre obscurité mortelle au cœur de soi.
Alors, la conscience se fait, et si la guerre s’éloigne, si le porteur de pinces renonce, si la noirceur se pose ailleurs – les proies, hélas, ne manquent pas – la vie, l’éphémère, ces minutes où le soleil descend empourprer la ville, la rumeur sous la fenêtre, l’oiseau qui passe d’un vol nerveux, l’aboiement, la cloche lointaine d’un troupeau, le clocher qui dépasse des maisons sur la colline, juste en face, l’enfant, le chat, la soupe qui brûle, tout est reçu comme un cadeau. Même le chagrin, parfois.
Il dit qu’on est en vie, et cette eau sur nos joues le confirme en phrase inaccomplie, silencieuse et salée.
C’est comme si les larmes devenaient forêt.

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