Marion Lubréac – Conte des jardins anglais.

On le nommait homme fougère. Il ne se plaisait que dans les bois. Aussi avait-il rapidement pris l’apparence d’une plante verte, sa peau ayant verdi. Sous ses longs bras maigres, les spores s’accumulaient par petits poquets couleur de tourbe.

Il avançait le cœur en berne, à la lisière d’un univers gâché par les orages, les pieds butant sans cesse contre les pierres, se tordant les chevilles dans les ornières, les crevasses, trébuchant dans la bouillasse, les yeux terrifiés de brouillard. Il avançait en se disant qu’au bout du chemin, inéluctablement, il risquait de rencontrer la camarde mais qu’il n’avait d’autre choix que d’avancer, poursuivi qu’il était par La Bête. Celle-là même qui, sitôt qu’il ralentissait, lui pinçait les mollets jusqu’ au sang.

Il avançait.

Son cœur battait.

Son corps fatigué se courbait et il se sentait vieux. Si vieux qu’il aurait voulu pouvoir déposer sa carcasse et s’envoler vers un soleil imaginaire. Partout autour de lui, le carnage. La boue. La grisaille. La désolation. La terreur, l’abandon, la détresse. Dans son cœur, le silence ; le vide.

Au fond de lui, une graine avait subsisté. Qu’en savait-il ? Rien.

Face contre terre, il est tombé. Et sa vie lui a échappé. Il a fait corps avec la tourbe. On l’a laissé jusqu’à ce qu’une lueur imperceptible naisse à l’horizon et se lève. Une lumière douce, orangée. Une boule de feu. Un petit soleil qui s’est approché, doucement, et l’a longuement nimbé de sa chaude lumière.

Il pleuvait des gouttes irisées, pures, translucides, tandis que le corps maltraité s’est décomposé pour se mêler au sol. Et la graine a germé.

Et de cette jeune pousse naquit Frédéric.

C’était un bel enfant qui aimait les jardins. Surtout les jardins à l’anglaise, qu’il trouvait romantiques. Il se promenait au hasard des sentiers aromatiques, les essences se mêlaient pour son bonheur olfactif. Vallons sensuels et sobres collines s’y succédaient. Les massifs colorés de vivaces en plates-bandes de fleurs cheminaient au hasard des allées douces et moussues. Il cheminait comme on marche en paradis…Suivant le débordement sensuel des roses aux parfums fleuris, des géraniums, des lys et des hémérocalles aux tons chauds d’orange. Il flânait, le cœur chatoyant. Il aimait l’herbe, les arbres, les hortensias et les cours d’eau bordés de pierres.

Au détour d’un sentier il se trouva face à un minuscule étang aux eaux calmes. Au centre, trônait un improbable îlot sur lequel poussait un manguier aux fruits lourds. La surface de l’eau était recouverte de lentilles d’eau d’un vert acidulé…Les herbes folles dansaient parmi les fleurs sauvages. Des arbres séculiers protégeaient le site enchanteur de leur regard sévère et attentif.

Une jeune fée s’y reposait, immobile, le regard lointain et flou. Elle s’était accroupie face au lac, les yeux pensifs ; elle rêvassait, se reposait, engourdie de soleil, à demi cachée par des plantes herbacées bigarrées de roses odorantes.

Frédéric s’approcha d’elle en souriant.

-Bonjour ! Dit-il.

Sans même se retourner, elle fit frémir légèrement ses ailes qui rosirent et se poudrèrent.

-Bonjour… répondit-elle. J’ai lu sous tes semelles ce que tu as écrit du vent. L’herbe des champs me l’a susurré. Tu viens de naître. Tu viens de loin ! Tu viens de la sève de l’homme vieil arbre, et tu es né de la Terre-fougère et du soleil levant. Je savais que tu viendrais. Approche. Je t’ai attendu un peu. Ça m’a reposée. D’ordinaire, je ne parle pas aux humains. Je parle aux tournesols. Ils sont toujours de bonne humeur ! Tu es différent : la saveur du vent m’a apporté ton bonheur des jardins. Tu es quelqu’un d’intelligent. Tu aimeras le chant des arbres, la brume des cascades sur tes joues. Tu pourras rester longtemps, fesses posées sur le grand rocher, à regarder les étoiles et défiler le temps.

Frédéric s’approcha de trois pas et s’assit doucement près de la fée.

– Je pense que j’aimerai tout ça. Je ne suis pas né depuis longtemps. Je ne sais pas vraiment d’où je viens. Je sens que je suis né à la faveur du sourire du soleil, au fil de la lumière. Depuis que je marche au hasard des jardins, je n’ai rencontré que toi. Je ne suis pas sûr d’être capable de s’auto suffire. Sans doute que oui. Mais j’ai sûrement beaucoup de chance de t’avoir rencontrée.

– C’est le hasard, dit la fée. Tu sais, je ne sais pas pourquoi je t’ai parlé. Je ne parle jamais à personne, et surtout, je ne joue pas. Je ne suis pas espiègle. Ni capricieuse. Je respire, je vole ; je survole et je crée des espaces ponctués de couleurs et de sons du bout de mes ailes. Toi, depuis que je t’ai pressenti, tu m’as comme apprivoisée. Je me demande comment.

Elle se retourna brusquement et demanda.

– On pourrait tout de même jouer, toi et moi. Tu as un filet à papillons ? Est-ce que c’est comme ça que tu avais pensé m’attraper ? M’as-tu prise pour un insecte ? Tu es adroit ?

– Peut-être pas adroit, mais simplement sincère. Tu l’es aussi, je pense !

– Moi ? Je suis une enfant. J’accroche mon rire au sommet des arbres et les oiseaux parent mes cheveux.

– Tu es une très belle enfant !

– Non. Je suis une fée mineure. Je suis normale. Je suis juste jolie de l’intérieur. Si tu veux jouer avec moi, je chanterai jusqu’au soleil.

– Je n’aimerais pas parler aux gens normaux. Je suppose qu’ils me feraient peur. Je sais que mon père a souffert du mal des autres jusqu’au plus profond de ses rhizomes. Alors moi, vois-tu, je ne parlerai pas aux gens normaux, si j’en rencontrais. Si je te parle, à toi, c’est que tu ne dois pas l’être. Je veux dire, ordinaire.

Il sourit à la fée, de toutes ses dents blanches un peu écartées sur le devant.

– Tu es tout de même belle de l’extérieur !

– Oh ! Dit la fée. Tu peux entrer dans mon jardin.

– Avec plaisir ! Pourquoi ce « oh » ?

Parce que tu sais marcher pieds nus hors des sentiers bitumés, de leurs réalités. Tu n’as rien gardé de tes ancêtres. Hormis ton amour de la nature, de sa paisibilité. Tu es un être pur. J’aime bien lancer des « oh » parce que c’est comme envoyer une bulle de savon irisée. Elle s’envole et s’éclate dans les airs en mille éclats pailletés. Oui. C’est pour ça. C’est comme un scintillement. Un envol de paillettes pour tes cheveux ébouriffés

– Je ne me coiffe pas. Le vent me coiffe et me parfume. Les libellules viennent s’y poser, souvent.

– Tu parles comme un enfant.

– Je suis sans doute un enfant. Je crois bien que je n’ai pas d’âge.

– Je vais tisser pour toi un petit chemin poétique, avec des myosotis et les pâquerettes, les corolles des liserons me serviront de fil. Je veux que tu empruntes ce chemin chaque fois que tu penseras à moi. Je ne bouge pas beaucoup moi, tu sais. Le colibri me trouvera ; Tu n’auras qu’à le suivre ! je t’attendrai pour le goûter dans le jardin aux papillons et aux tournesols. Tu verras, les tournesols sont charmants. Tu aimeras m’y retrouver. Tu trouveras cet endroit délicieux. Lumineux et sensuel. La lumière et la sensualité sont en moi, Frédéric.

– Je le lis dans le vert des topazes de tes yeux. C’est le reflet de l’âme, non ?

– Oui. Évidemment. Je te raconterai l’océan. Je t’expliquerai les sirènes.

– Les sirènes sont fascinantes. J’y crois. Quand je regarde les pierres moussues au fil de la rivière, je pense à la mer. La mer est dans mon cœur. Les sirènes existent forcément. Ce sont les fées des océans. Je rêve de les voir sourire.

– Oui. Bien entendu. Elles te guideront dans ton voyage. Car vois-tu ? Tu ne peux pas rester ici, avec moi, près de l’étang. Un jour viendra où tu devras rejoindre l’océan. La mer, tu l’aimes parce qu’elle est la route de tous les possibles, le chemin de ta liberté intérieure, vers l’aventure. C’est ainsi que tu seras autorisé à grandir.

– Oui, absolument. J’irai vers l’océan. Sa puissance sensuelle m’attire, ses vagues qui se transmettent en vous m’apporteront une régénérescence inouïe.

– Est-ce que tu te sens seul ?

– Je ne suis pas seul. Je n’ai besoin de rien d’autre que de cette envie de vivre. Je suis heureux de

t’avoir rencontré. As-tu le pouvoir de lire en mon âme ?

– Oui, je le peux. Je m’engourdis, je ferme les yeux et je te vois.

Frédéric se leva :

– je vais partir maintenant. Je reviendrai te raconter mon voyage. Et toi ? Que vas-tu faire ?

– Moi ? Je vais dormir. Et me préparer à passer une journée floue . Ce sera pour demain.

– Pourquoi  » floue » ?

– Il y a des jours comme ça. Des jours flous. Où rien ne se décide. Alors, je fais des choses agréables et lentes, avec des gestes doux. Ces journées- là se vivent d’une manière effacée. Forcément ! Puisqu’ ’elles ont décidé d’être floues. Je suis heureuse que tu ne sois pas venu à ma rencontre un jour flou.

– Pourquoi ?

– Parce qu’on n’a pas le souvenir d’une journée floue. Toi, je n’ai pas envie de t’oublier. Et puis ainsi, je continuerai à t’attendre et à te regarder du fond de mes yeux, de derrière mes paupières mi-closes. Alors, je sentirai ton retour et je préparerai le goûter dans le jardin aux tournesols.

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