Marion Lubreac (conte horrifique) -LA MORCELEE.


Les yeux dans le vague, les reins cuisants, Carole Vernet, hors d’haleine, le visage trempé de sueur, a finalement dû capituler. Son corps ne veut plus s’astreindre à toutes les tâches mortifères qu’elle lui impose. À bout de souffle, elle s’assied quelques instants, le temps de se reposer. Le dos torturé par un banc édenté, calée contre des coussins disparates et inconfortables, les deux pieds posés sur un autre siège, elle se verse un verre de rosé et se met à boire. Elle boit vite, sans soif, sans goût, comme pour noyer ce désespoir qui l’étreint souvent… Quand cette maudite bâtisse de la rue Comtesse cessera-t-elle de l’étrangler par ses exigences ? Il lui faut être partout, faire face aux problèmes intérieurs. Les papiers peints se décollent. Les ampoules claquent. Les murs se lézardent. À elle aussi d’assumer des tâches plus masculines ; entretenir le jardin, bêcher, ratisser, couper, tailler, tondre. Indéfiniment… Ce n’est pas la pluie qui a manqué ces derniers mois. La végétation prolifère. Il faut sans cesse recommencer. Le portail, arraché par la tempête, vient juste d’être remplacé après un mois d’attente. Puis en mars, une importante fuite d’eau a gâché la moquette. Elle a dû l’ôter, seule, la remplacer par un revêtement de sol encombrant. Elle travaille sans relâche, pleure sans répit. Régulièrement, elle passe la tondeuse en sanglotant. Tout est sans cesse à recom- mencer. Depuis qu’elle habite seule, sa vie est réellement harassante. Elle s’en sort bien, cependant. Elle a beaucoup appris : l’amour, l’amitié, l’entraide, les autres… et leur absence, aussi…Le doute. L’isolement. Elle a rencontré l’effroi, l’abandon, la panique. Mais elle s’en sort quand même, et malgré l’hostilité, l’incompréhension, l’envie qu’elle a parfois de démissionner, elle pense que tout s’arrange toujours.
D’ici, les mouvements incessants du boulevard Carpeaux lui arrivent feutrés. La soirée s’annonce calme. Il fait bon. Sans doute les familles se promènent-elles nonchalamment au parc, les doigts noués, leurs enfants courant loin devant. Des couples allongés sur les pelouses à l’abri des regards indiscrets, les yeux noyés de bonheur, doivent s’étreindre amoureusement.
Le soleil est chaud mais apaisant ; elle n’a pas faim, bien que le repas soit prêt. Anxieuse, elle regarde les plantes tressées de liseron, l’herbe décoiffée et les arbres échevelés. Demain, qu’elle en ait ou non le courage, il lui faudra se décider à remettre de l’ordre dans le jardin. Accepter, se taire, travailler. Travailler sans s’écouter… Assez éprouvée par sa journée, elle se verse un autre verre. L’angoisse commence à l’envahir de nouveau. Elle a terminé sa soirée de labeur. Il lui reste à passer à table, avant de se réfugier devant son ordinateur.
Assise seule devant son assiette, Carole sent son cœur se serrer d’angoisse. Comme cette maudite vie monastique lui pèse ! Elle se sent tellement ignorée, à deux pas pourtant de l’animation du centre ville. Comme elle aimerait, elle aussi, éprouver l’insouciance du promeneur et faire les vitrines !
Elle n’a pas le cœur à manger. Ce divorce a fait d’elle une maison effondrée de l’intérieur. Ça a été un affreux déchirement familial au cours duquel elle a affectivement tout perdu. Elle n’arrive pas à comprendre, ni à se résigner. Comment une vie stable et équilibrée peut elle basculer à ce point ? Tout lui fait tellement peur ! L’avenir lui paraît terrifiant. Et pourtant, elle tente de se raisonner, de se contrôler… Tout à coup, elle se sent nerveuse, irritée. Ses jambes s’impatientent ; elle se lève, et sans débarrasser, elle se met à déambuler de plus en plus vite dans la maison. Elle se sait complètement fragilisée, psychiquement.
La douleur, ce soir, est insurmontable, atroce. Elle éprouve une impression de vide. Elle se sent en détresse morale, isolée de tout, emprisonnée au fond d’elle-même.
Dans ces moments-là, elle se réfugie dans le virtuel. Elle monte dans sa chambre et s’installe au bureau. Alors, une autre partie d’elle-même prend le relais. À la faible lumière de sa table de travail, elle compose des textes sous un pseudonyme, répond à son courrier informatisé, et effectue les recherches nécessaires à ses compositions. Là, elle est quelqu’un d’autre, une personne sans problème, reconnue, aimée et attendue. Le monde de la nuit lui offre une vie normale.
Mais ce soir-là, brusquement, ses doigts se figent sur le clavier et les mots s’écroulent. Elle a l’impression de tomber au fond d’un gouffre. La panique l’étreint. Les yeux écarquillés, elle fixe un point au-delà de l’écran. C’est alors qu’elle prend conscience que son visage est en train de s’effriter tandis que ses mains se raidissent et se recroquevillent.
Un message s’affiche :
— Bonjour Carole ! C’est moi, Robert. Comment allez-vous ?
Carole n’a jamais eu affaire à ce type de messagerie instantanée. C’est bien le moment ! Elle a l’étrange sensation que ses tempes partent en lambeaux. Elle est en difficulté, et quelqu’un cherche à entrer en contact avec elle. Son cœur bat. Elle met du temps avant de comprendre comment répondre. Elle a envie d’appeler au secours. Mais son cerveau lui commande autre chose. Elle a l’impression de ne rien diriger ; ni ses gestes, ni ses pensées, ni ses réactions. Tandis qu’elle se désagrège, elle répond pourtant, comme si de rien n’était.
— Bien, merci ; mais qui êtes vous ? (Je ne le connais pas ! se dit-elle.)
— C’est moi, Carole : Robert Courte-Cuisse, duc de Normandie. J’oserais dire que vous ne connaissez que moi ! Vous savez ? Cet homme que vous rencontriez au musée de Valenciennes chaque fois que vous y mettiez les pieds.
Un homme rencontré au musée ? Elle ne voit pas de qui il s’agit. Peu importe ! Son front lui donne l’impression de déborder sur ses paupières. Elle ne voit plus que d’un œil. Carole pose brusquement les poings serrés sur ses jambes, abandonnant le clavier, le dos raidi par la surprise…
Une émotion, un trouble inexplicable l’envahit. Le duc de Normandie… Elle s’attarde à rêver un court temps avant de se ressaisir et de répondre :
— Très drôle ! On peut s’attendre à tout, mais votre technique de drague est incongrue. Foutez-moi la paix.
— Ne jouez pas avec moi, Carole ! Je vis ici, à deux pas de chez vous, au musée des Beaux Arts ; vous y venez régulièrement. Chaque fois, vous vous asseyez devant le dévouement de la Princesse Sibylle, ce tableau de Félix Auvray que vous aimez tant. Lovée sur la banquette rouge, vous me détaillez, moi, le centre du portrait. C’est moi, Robert Courte-Cuisse que vous couvez du regard. Parfois je vois une larme couler. Ne me mentez pas… Je vous écris ce soir depuis le computeur de la salle de recherches, au sous sol. Je suis le peintre de cette toile, Carole ! En peignant cette scène, j’ai déposé mon âme dans les yeux de ce personnage qui vous fascine. Vous m’aimez, vous me désirez… Je vous veux, Carole.
Ah mon Dieu ! Je perds mon visage et mon œil ! Où est mon œil ? Carole l’a senti rouler hors de son orbite. Je veux répondre… Peut-être qu’il va pouvoir m’aider ? Il faut que je lui parle ! Même si c’est un odieux plaisantin qui a un sens de l’humour douteux, il peut sûrement faire quelque chose et m’aider à retrouver ma figure et mon œil.
Mais ce ne sont pas ses pensées qui s’affichent sur l’écran.
— Que dites-vous ? Vous me voulez ? Je vous désire ? Moi ? Quel toupet ! Je ne mets presque jamais les pieds au musée. J’en ai rarement l’occasion. J’y suis allée davantage au moment de l’exposition égyptienne, il est vrai ; mais mes visites régulières du mercredi au tableau dont vous parlez datent de plusieurs années. Qui que vous soyez, cessez ce jeu malsain et passons à autre chose. Je n’ai pas de temps à consacrer à vos inepties !
Carole se sent mal à l’aise et angoissée. Son correspondant a tapé juste. C’est vrai, cette toile la trouble ; la quasi nudité du duc de Courte-Cuisse, son visage, sa bouche, ses cheveux, ses yeux merveilleusement clos… cette poitrine glabre et ce bras ballant, ce biceps plus vrai que nature… Carole tombe en extase à chacune de ses visites. Parfois, la peinture de cet homme lui manque. Elle le voudrait vrai, le souhaiterait d’os et de chair, aimerait respirer son odeur. Elle entre au musée juste pour s’asseoir devant et contempler sa beauté parfaite, idéale, miraculeuse. Elle en rêve, se prend à fantasmer… Elle aimerait tant être cette princesse Sybille qui lui fit donner de l’opium pour l’endormir. Ah ! Donner sa vie pour le sauver ! Juste sentir ses yeux enflammés la consumer !
Comment l’internaute peut-il savoir ce qu’elle ressent ? En tout cas, elle ne tirera aucune aide de cet homme-là, de toute évidence il est venu pour se payer sa tête. Malgré la terreur qu’elle éprouve à voir son visage tomber en ruine (elle l’a complètement perdu semble-t-il !) elle tient à ce qu’il ne s’aperçoive de rien, et répond :
— Vous êtes mort à trente deux ans, Félix. Cessez de m’importuner, j’ai une nouvelle à écrire. Je déconnecte, Salut !
— Vous n’en ferez rien. Regardez-moi…
Soudainement, le tableau peint par Auvray au XIXème siècle occupe tout l’écran ; le duc allongé sur un lit à baldaquin, la princesse Sybille éplorée à ses pieds, garde un visage de marbre, et semble mort. Fascinée par tant de réalisme, Carole approche au plus près. C’est alors que l’incroyable se produit. Le duc entrouvre les paupières. Son buste et sa tête flottent sur l’oreiller immaculé. Il se soulève sur l’avant bras droit et ses prunelles plongent intensément en Carole. Elle réprime une sensation de mal-être mêlé d’excitation. Décidément, trop d’activités lui nuisent. Elle devrait se reposer. Demain elle ira chez le médecin. Promis. En attendant, il lui faut couper la conversation et vite se fourrer sous les draps ! Elle ne veut pas rester dans cet état.
Mais l’âme du peintre possède et hante l’image du duc de Courte-Cuisse. Son regard brûlant l’hypnotise. Le duc sort de la toile et s’approche. L’écran de son ordinateur ressemble à une énorme porte, maintenant. La jeune femme comprend soudain qu’elle ne rêve pas et qu’elle ne peut qu’affronter cette étrange réalité.
— Sois mienne, Carole. Tu me veux, je le sais. Rejoins-moi. Toi seule m’as montré au fil des ans cet amour constant. Toi seule m’es fidèle à ce point. En ai-je vu défiler, des femmes, de tous âges ! Aucune n’a eu ta constance. Je sais très bien ce qui t’arrive, Carole, tu as l’impression d’avoir perdu la face. Tu te sens vide, désorientée. Qu’as-tu à perdre ? Tous t’ont abandonnée. Si tu viens à moi, tu te retrouveras toi-même.
Fascinée, le cœur à l’envers, Carole écoute, paralysée par le chagrin. Devient-elle folle ? Est-ce l’effet de la fatigue ? Sans doute. Et pourtant, Robert, ou Félix, est bel et bien là, venu d’un autre monde… Et si elle le suivait ? C’est vrai qu’elle a l’impression d’être une automate passive, engluée dans son passé. Il est tout proche et lui tend la main. Qui sait ? Tous ses ennuis s’envoleraient ; la chaudière à renouveler, les problèmes d’émanations de gaz à résoudre, les récriminations des créanciers ; tout ça, oublié ! Elle peut fuir ! Loin vers l’inconnu, l’imaginaire, la folie !
La démence… Décidément, elle n’a pas les idées claires. Il faut que je réussisse à calmer cette douleur qui mugit sans cesse au fond de moi, retrouver ma figure et mon œil ! se dit-elle.C’est alors qu’un poing d’une force inhumaine s’empare de son avant bras et la tire en avant. Elle ne cherche pas à lutter ; trop fatiguée, tellement épuisée…
Est-ce que la suite vous intéresse?…


Felix Auvray – Devouement de la princesse Sybille

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