MARCEL ANDRE FELIX…Marion Lubréac ( micro nouvelle horrifique )

Je n’aime pas la vie. Je ne la dompte pas. Il est bien plus intéressant de gagner du terrain sur ce phénomène insaisissable grâce au don de la mort.

Prenons un animal. Pas une tortue ni une limace : aucun des deux ne brille par sa vivacité ou son énergie.

Oui. C’est un peu ça. En prenant ce contre-exemple, je pense comprendre ce qui m’intrigue dans le vivant.

Voyez-vous, cette lutte contre la mort, cette force déployée d’instinct pour maintenir ridiculement son existence. Voilà qui ne cesse de me questionner tout en me fascinant. On a du mal à la voir sur un gastéropode. Tandis qu’avec un autre animal ou même un être humain, il en va tout autrement ! Il s’exprime, et ça se voit !

Comme cette fois- là, à la campagne. J’étais debout, à regarder le ruisseau qui avait tellement gonflé après l’orage. J’avais réussi à échapper à la surveillance des adultes. Comme si, à cinq ans, on n’était pas capable de réfléchir et de décider. J’ai toujours su mener à bien une étude du milieu extérieur. Quel que soit mon âge. Je ne risque rien. Je n’éprouve rien. Je ne sais même pas ce que ça veut dire.

Un petit chien est venu joyeusement me tenir compagnie. Gai, la queue frétillante : cette manifestation m’agace. Je l’ai pris dans mes bras et je l’ai jeté dans l’eau. Il s’est débattu en gémissant : c’était captivant : il nageait, luttait, m’implorait. Comme si j’allais me priver du spectacle de sa détresse en l’aidant à se sortir de là. Moi, je ne comprends pas ce que sont les sentiments. J’essaie donc d’assimiler ce que ça signifie. Mais un adulte est arrivé. Il a sorti l’animal non sans peine : les rives étaient boueuses profondes et glissantes. Il a interrompu mon observation en grognant. Qu’importe.

J’ai un chat. Il est à moi. Il ne respire pas contre ma volonté, ne bouge pas, ne va nulle part. La course effrénée, le mouvement, les départs imprévus, c’est fini pour lui.

Mon chat. A moi. Je lui ai ébouillanté les pattes bien tranquillement : il n’a plus bougé, ensuite. Il a eu un comportement étrange et il a émis des cris un peu agaçants. Mais au final, il est devenu parfait. J’ai aimé son agonie : ça me l’a rendu attachant. J’ai fini par l’étrangler pour voir la tête qu’il allait faire. C’est curieux, la vie. Cette fois-ci, on ne m’a pas dérangé. Tout le monde était très occupé. J’ai regardé et entendu. Ses tortillements grotesques. Ces essais de dérobade. Je lui ai attaché les pattes par deux pendant qu’il dormait. Je suis lent, minutieux, adroit et patient. Déjà il paniquait. Ridicule. Ses yeux s’agrandissaient et un miaulement terrifié sortait de sa gorge, comme étouffé. J’ai bien serré pour qu’il reste tranquille pendant que j allais chercher la bouilloire sur la cuisinière. Les chats sont agiles. Il n a pas pu se libérer. L’eau était bouillante : il a été brûlé jusqu’au ventre. C’était fascinant de le voir se battre contre la douleur. S’acharner pour fuir. Il devenait repoussant. La peur enlaidirait-elle ? Je l’ai serré au cou. Il a craché, pesté, résisté : ses yeux exorbités me hurlaient son impuissante sauvagerie et sa haine. Il est devenu mou, et ses vertèbres ont craqué. Il s’est apaisé, une fois la mort venue.

Il sait. Moi pas. Je n’ai pas eu le temps de bien observer ce passage de la vie à la mort au travers de la souffrance et de l’agonie. Mais cette nuit- là, je l’ai autorisé à dormir contre moi. J’ai bien dormi. J’aimerai utiliser un être plus expressif : un cochon ? Ou bien quelqu’un ? Ce serait passionnant, de torturer quelqu’un. Ce n’est pas un chat qui va m’apporter la réponse à toutes les questions que je me pose. Et puis, j’ai le temps. J’ai juste cinq ans.

Je dois réfléchir pour mieux organiser mon étude et bien comprendre.

Quoiqu’il en soit, j’ai découpé le lobe de l’oreille du chat avec mes ciseaux. Je l’ai fait sécher entre deux pierres plates dans le grenier. Quand j’aurais un porte feuille, je l’y serrerai pour toujours comme un trophée. Mon père à la médaille de la vierge accrochée à l’intérieur du sien par une petite épingle à nourrice. J’aime les souvenirs. Les collections. La mienne sera hors du commun.

                   

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