Marion LUBREAC – UNE MAUVAISE RENCONTRE (nouvelle horrifique)


Mourante, crucifiée sur l’autel de son délire, agonisante, je n’ai même plus la volonté d’essayer de remuer. Les liens qui m’enserrent les poignets et les chevilles me cisaillent cruellement. Ficelée à la croix d’une tombe, il m’est impossible d’échapper à ce qu’il a décidé pour moi.
Il faut que je réussisse à penser à autre chose. Ne pas rester lucide en attendant de mourir.
Je fixe loin dans le noir les étoiles, je me fonds dans les ténèbres.
Je ne sens plus rien. Je m’éloigne doucement de la bête qui s’affaire en grognant, me vrille et me transperce le ventre.
Je sais que je suis en train de rendre l’âme et qu’il va décharger sa semence démentielle en moi, sitôt que mon cœur aura cessé de battre. Cette haleine fétide, cette odeur de chairs putrides, de viande pourrie, ce poids infernal qui m’oppresse, ce sexe large qui me déchire toujours plus avant ne comptent plus. Pas plus que les lacérations qu’il a méticuleusement imputées à mon corps torturé. Plus rien n’est encore réel autour de moi. Ou plutôt je ne suis plus là. Il s’active avec brutalité à l’intérieur d’un morceau de boucherie sans réaction. Je sens sur ma joue le liquide chaud de mon œil qu’il a fait sauter de mon orbite. Je ne cherche plus à savoir pourquoi, ni quand. Je suis passée dans l’ailleurs. Plus rien ne me brûle. La douleur n’existe plus. J’ai la sensation d’entrer en lumière. Ou dans du coton blanc.
Au-delà de tout. Au-delà de ce cimetière. Loin des ténèbres. Sereine. Lumineuse. Forte. Je flotte. Il est là, en dessous de moi. Il dévore mes restes sans se douter que je suis partie depuis longtemps. Je le trouve grotesque. Il ressemble à un chien colossal et monstrueux.
C’est incroyable d’être obligée de se dire qu’on ne s’attendait pas à une telle suite. Il m’avait semblé si agréable, au demeurant ! Tellement gentil ! Il ne faut pas se fier aux apparences. Et dire que je ne pourrai jamais plus en parler.
J’avais toujours eu peur de la douleur. J’avais toujours vécu terrifiée par l’idée d’une fin atroce. Mais pas à ce point. Non. Pas à ce point.
J’étais une petite fille douce et tendre. Si gentille qu’on n’avait jamais besoin de crier sur moi. Notre maison était belle. J’y étais si heureuse ! Chez nous, il y avait de la musique, des rires, des chants. Pas de cris, pas de dispute. Jamais aucune douleur de quelque sorte que ce soit.
Et puis lui. Lui.
Je le connais depuis longtemps. Mon père et lui sont collègues de bureau. Il venait souvent chez nous. Seul. Il n’a jamais été marié. Toujours des fleurs pour ma maman, des chocolats ou des bonbons pour moi. J’ai trouvé normal qu’il vienne me chercher à la fin de mon cours de hip-hop : en ce mois de juin, on répète très tard, tous les soirs, pour préparer le gala d’été. On danse sur « King of the Dead ». A la fin de l’entraînement, C’est moi qui téléphone à mes parents pour leur dire que le cours est fini. Ce soir, il m’attendait dans sa voiture.

-Tu montes, princesse ? Je suis invité chez toi pour le dîner. J’ai proposé de passer te chercher puisque c’est sur mon chemin.
Enchantée de rentrer en 4X4, je suis montée. Il était si gentil ! Mais on n’avait pas roulé un kilomètre que j’ai remarqué ses mains sur le volant : fortes. Crispées. Longues et velues. J’ai éprouvé de la répulsion : comment ne l’avais-je jamais vu ? Il a joué «Gnarly Bastard » de xxxtentacion sur une clé USB. Il l’a mis à fond et il chantait très fort et très faux. ­ »T’entends ça, Princesse ? Ça me rend dingue moi cette musique. Chaque fois que je l’écoute, je vrille. Ouais ! ça me fait vriller! C’est mon requiem ! » Il l’a passé en boucle. Surtout l’intro. J’ai détourné les yeux pour me forcer à lui sourire. Ses yeux fixes avaient pris une teinte jaunâtre. Il avait tourné un visage effrayant vers moi : ses lèvres écumaient et tout son aspect changeait.
Il s’était vite arrêté à hauteur d’un petit cimetière éloigné du village. M’avait entraînée sans ménagement vers le fond. J’étais terrorisée. Il poussait des cris rauques et graves, des grognements terribles. Il y avait une tombe ancienne. Du matériel. De la corde. Des outils. Toutes sortes d’instruments. Très vite il m’a attachée. Il n’avait plus rien d’humain : je le voyais se métamorphoser à vue d’œil. Ses yeux saillaient, son fasciés grimaçant m’affolait. Il se déplaçait vite, les épaules courbées et raides. Entièrement nu. Sa pilosité bestiale et son sexe d’une taille obscène me rendaient folle de terreur. Il m’a frappée, battue, torturée avec méticulosité. Arraché les ongles avec jubilation. Il bavait. Mes hurlements ne semblaient pas l’atteindre. Lacérée avec des lames de rasoir sur tout le corps. Comme on grave dans l’écorce. Léchait le sang de mes plaies en émettant des borborygmes écœurants. Puis troué la peau avec des vrilles. Faites que ça cesse. Pitié, que ça s’arrête ! Chaque fragment de seconde me paraissait des heures.
Mais je ne souffre plus.
Je veux juste voir maman.
Maman ! Rendez-moi à ma maman, maintenant.

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