Igor Lertegard -La nuit de papa Campeau

Papa Campeau traçait son chemin sinueux le long de la route. Une bouteille de Rhum pendait à son bras fatigué. La peleine lune luttait contre les nuages qui tentaient de voiler sa belle clarté. Mais papa Campeau s’en foutait. Tout ce qu’il voulait, c’était arriver enfin à sa cabane, finir son rhum et se laisser tomber sur sa paillasse pour dormir d’un sommeil de brute, sans rêves. Demain il demanderait pour son inconduite, ses manières d’alcoolique, les roustes qu’il administrait à son épouse et ses enfants qui lui avaient tourné le dos à cause de tout cela.

Pour l’instant, cependant, Papa Campeau chantait, d’une voix tremblotante, un chant qui venait de loin, une mélopée d’esclave qui lui venait de son grand-père Gus.

La route s’éloignait du fleuve et longeait l’ancien cimetière, qui datait d’avant la guerre de Sécession. Papa Campeau termina sa bouteille, la jeta dans le fossé et décida soudain d’aller saluer la mémoire de grand-père Gus. Il retira son chapeau et entra timidement comme dans une église. Où était-elle, cette fichue tombe, déjà ? La lune avait provisoirement perdu son combat contre les nuages et une brume épaisse venant du bayou rampait entre les stèles. Papa Campeau trébucha, pesta puis craqua une allumette. Oui ! Il se rappelait maintenant ! Son père, ce vieil ivrogne, l’emmenait souvent ici pour raviver la flamme de Gus Campeau, ce fier soldat de l’Union, qui s’était battu  » pour qu’on soit libres, fiston « .

Il déchiffra la brève inscription sur le granit :  » Augustin Campeau 1822-1874 « 

La lune, soudain, lui envoya un rayon argenté.

Papa Campeau se recueillit, la tête baissée, son chapeau écrasé contre sa poitrine.

Une branche craqua.

 » Y a quelqu’un ? »

Ne lui répondit que le hululement de la chouette.

Il remit son chapeau chiffonné sur sa tête. La brume coulait toujours entre les pierres tombales,

silencieuse comme un reptile.

Un autre bruit attira son attention.

Ça grattait sous la surface, presque à ses pieds, juste devant la Stéle. Du bois craqua. De tous les côtés à la fois, dans les tombes voisines.

Papa Campeau sentit sa maigre chevelure se dresser.  »

« Qu’est-ce que… » balbutia-t-il et il recula.

Il vit le sol bouger devant lui. Quelque chose poussait, voulait sortir.

Une taupe géante ?

Une main décharnée apparut, puis une deuxième, puis le haut d’un crâne. Du bois continuait de craquer.

Le cœur de Papa Campeau fit des bonds prodigieux, mais lui ne bougea pas : ses membres ne lui obéissait plus.

Le crâne se dégagea complétement, secoua la terre et émit un grognement. Puis le corps entier se redressa. La terre retomba avec un bruit mat. Des débris de cercueil jonchaient le sol.

 » Grand-père Gus ?  » hoqueta Papa Campeau, qui faisait maintenant face à un squelette en uniforme de caporal de l’armée Yankee.

« AAAARGGH, émit péniblement le mort qui vivait de nouveau.

Et derrière eux se dressait toute une foule d’autres trépassés, réveillés de leur sommeil qu’on aurait cru éternel.

Un peu plus loin, au milieu de cette troupe de décédés remuants et gémissants, il y avait un homme efflanqué, aux yeux de braise, vêtu d’un frac, portant un chapeau haut-de-forme et brandissant une canne à pommeau doré, qui riait aux éclats. Son visage était maquillé d’une épaisse couche de fard blanc, excepté des cernes sombres autour des yeux. Son rire paraissait inextinguible. De sa canne, il semblait exhorter les morts à se rassembler et à se diriger vers la ville.

Le flot des ressuscités s’avançait vers la sortie du cimetière et se déversait sur la route menant à la ville.

Papa Campeau s’évanouit sur les herbes folles et la terre fraîchement retournée. A son réveil, le soleil avait repris sa place dans le ciel depuis longtemps et il lui semblait qu’un pivert voulait à tout prix faire un trou dans son crâne.

Il se releva, eut un dernier regard pour la tombe de grand-père Gus puis rentra chez lui.

Ulric – Baron Samedi

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