Janine Martin-Sacriste -Impasse du Cimetière

Oh ! Un feu follet et encore un autre… Ah ! Je les aime ces nuits d’été où les vieux os s’expriment en harmonie avec l’électricité ambiante.

Une étrange excitation m’envahit dans le silence de cette fête païenne.

Je remonte sans hâte vers la maison que je partage avec ma mère.

Elle attend chaque soir, dans une obscurité totale, que je lui apporte l’air du dehors et quelques flèches empoisonnées que je ne manque jamais de lui décocher. Ma haine ordinaire alimente nos soirées.

Mon fauteuil roulant grince un peu en franchissant le seuil de l’entrée.

– C’est toi Violette ?

– Non, c’est le Pape.

– J’ai préparé une viande froide pour le dîner…

– J’aime pas la viande, tu le sais bien.

– Ton vin préféré est sur la table… et,

– Et j’t’emmerde la vioque ! Ce soir, c’est pas d’bouffer dont j’ai envie, c’est, c’est…

Elle se tait pendant que les images sanglantes rituelles, défilent dans ma tête. Elle sait, mais elle ne bouge pas.

L’attente… elle aime ça.

Toute sa vie elle a attendu.

Son fiancé, puis moi dans son ventre maudit, puis la pitié et le pardon de sa famille et la vaine reconnaissance de ses élèves du Conservatoire de musique. Elle joue du Banjo à cinq cordes un instrument ridicule pour cette femme fade et austère, qui n’a aucune ride faute d’avoir su sourire un jour.

Je tremble malgré la chaleur.

Je sens mes cuisses, mes fesses, mon dos collés au cuir du fauteuil.

Elle s’approche pour m’embrasser. Son haleine fétide me donne la nausée, elle sent le vieux bulot.

Deux tours de roue, je m’éloigne d’elle et m’empare de la bouteille de vin et d’un verre. Je vais à la fenêtre. Je fixe le mur du cimetière. Il manque un corps de l’autre côté. Le mien, tout torturé ? Le sien, desséché par le vide et le remords ?

Je bois.

« J’ai huit ans aujourd’hui. J’attends maman qui ne rit jamais mais qui joue si bien du banjo.

La nuit tombe. Elle ne vient pas. Je pleure en silence, maman n’aime pas les larmes et le bruit.

Le bruit d’une auto qui remonte l’impasse… c’est elle… je me précipite dehors. Silence tout noir. Réveil tout blanc, maman est là. Tu ne marcheras plus me dit-elle. Elle n’a pas pu freiner à temps pour éviter le choc. Elle est désolée. Moi aussi. »

Je bois.

Ma mère gratte sur son banjo un air qui me rend dingue, une gigue endiablée.

Je roule vers elle, attrape l’instrument et le fracasse sur la table, mes mains sont en sang, je m’enfuis dans l’impasse.

Elle me rejoint, se penche vers moi, le visage tordu par la colère, je soupire en nouant très fort sur sa nuque les cinq fils en fer de son banjo.

Elle meurt très vite dans l’impasse du Cimetière.

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