L’arrivée des affreux – Gulzar joby

Illustration Vermine

Casque de soldat, lunettes contre les gaz perdus, chaussures réparées par le cordonnier de chez nous, un saint homme, gants trop grands pour moi volés à un mort du côté des immeubles et pour finir le masque de papa et mon panier chargé. Me voilà prête à sortir. Les filles comme moi sont précieuses, je ne dois pas mourir. Je veux avoir au moins neuf enfants pour repeupler la France meurtrie. Je réveille notre gardien Mohamed, toujours à dormir à l’entrée. La nuit, il écrit les mémoires de la région. Avant, il faisait de la politique. Il vérifie mon équipement, me sermonne à propos de loups qui rôderaient pas loin. M’en fiche. Il note en minuscule ma sortie sur son vieux cahier et m’ouvre la porte. Me voilà dehors, mon panier sous le bras. Le vent a éloigné la puanteur pour la journée. Je m’éloigne de notre village enfoui sous la terre moisie. Maman me charge d’importantes missions, désormais. Depuis qu’elle a perdu une jambe et un peu la tête, je la remplace. Même pas peur, j’ai mon couteau à étriper les lapins dans la poche. Parfois, j’en attrape de pas trop difformes. Mieux vaut ne pas prendre par la départementale. Paris nous surveille du ciel, ces chiens galeux. Je dois rejoindre l’épicerie et revenir avec tout ce qui est noté sur la liste de courses. C’est que je sais lire, moi. Papa m’avait appris avant de mourir d’une trop forte chaleur. Je ne croise personne. Me voilà devant le vaste dépôt souterrain tenu par les frères Gourmichon, qui fait aussi étable et poulailler. Du coup, ils vendent du lait et des oeufs qu’ils jurent être sains. Les pauvres ont tous deux perdu leurs femmes. Je négocie dur de l’huile contre des confitures de mirabelles sauvages, du sel et de la farine contre des champignons de nos souterrains. Je parviens à arracher un savon de Marseille et du sucre qui proviendrait d’Afrique par radeau en échange d’écrevisses. Je connais un ruisseau pas trop pollué. Je rêve que maman fasse un gâteau, comme on en voit dans les vieilles revues féminines. Elle pleurera et me parlera de sa jeunesse., du temps où la nourriture ruisselait de partout et où sur les routes des millions de voitures tentaient de nous tuer. Le panier me pèse. Je ne plains pas. Pour le retour, je passe par un sentier escarpé que j’aime bien. Il y a encore des traces de combats contre les Parisiens. Je fais parfois des trouvailles. Il faut juste faire attention aux sangliers, ils peuvent vous écraser. Je me baisse. J’entends des voyageurs sur la départementale goudronnée en contrebas. Sans bruit, je me faufile dans les taillis épineux. Aucun adulte ne s’y risque. Nous sommes envahis. Une horde de capitalistes, la bave aux lèvres, poussent leurs carrioles surchargées de biens de consommation usagés. Je connais mon devoir. Je dois prévenir mon village. Il nous faut préparer notre défense, sinon ces affreux vont nous forcer à tout acheter. J’ai trop peur de bouger de ma cachette. Je serre fort ma figurine de Godzilla. Il ne m’arrivera rien avec lui. Godzilla protège les petites filles. Rien n’y fait, je suis terrifiée. Je me recroqueville dans un trou d’obus. Si la horde me trouve, ces capitalistes vont tondre mes beaux cheveux et me vendre au plus offrant. Je ne veux pas finir à trier les déchets atomiques à Pierrelatte ou être violée par un riche Lyonnais. je pleure en silence. La forêt du Pilat n’est plus sûre pour personne.

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