Carnet de transit-Carole Dailly – Les bancs publics

Il n’y a plus aucun parc digne de ce nom dans ma ville ; presque plus de squares. On trouve des « espaces verts » où les bancs ont été de plus en plus rares. On ne sait plus où se poser.

Il y a essentiellement des esplanades au vide plus vaste et plus dense que bosquets et massifs fleuris … L’architecte les a certainement voulus comme une respiration, mais quelque chose a échoué …

Du coup, on s’assoit sur les marches du perron de la mairie. Une dame a râlé : « ça ne se fait pas, c’est la mairie tout de même ! »

Je trouve ça chouette, au contraire …

Autrefois, dans la plupart de nos « espaces verts », des kiosques proposaient des sandwiches et des boissons. Autour d’eux se formaient des grappes de gourmands qui discutaient dans la file pour tromper l’attente, les jeunes surtout, ils faisaient ainsi connaissance. On voyait bien que certains adolescents n’étaient là que pour se rapprocher de ceux qu’ils avaient « repérés ». Ensuite on se regroupait près des poubelles pour jeter cure-dents et serviettes en papier, comme ça on pouvait rester debout là sous les arbres, vu que peu à peu tous les bancs ont été retirés. Soi-disant qu’ils devaient être remplacés et que la mairie a décidé de ne n’en rien faire. Parce que ces jeunes et ces clodos qui traînent dehors, ça fait désordre, et le soir ça fait peur.

Je n’invente rien, je connais des gens qui connaissent des gens …

« On » a donc fait disparaître les bancs. Shame on !

L’oisiveté ne saurait par conséquent être détente à l’air libre, si rare pour les urbains, ou bien moment propice à la rencontre, à la contemplation des couleurs changeantes des feuillages au gré des saisons, à l’éclosion des fleurs entretenues par le jardinier qu’on ne voit jamais, et de la lumière du ciel au gré des heures. Ou des étoiles, la nuit, si rares elles aussi pour les citadins.

C’est autant dire l’importance des bancs sous les étoiles. Mais prendre l’air, pour certains, c’est déjà prendre. Et pour eux, qui prend l’air prend un bœuf. Et qu’ils ne s’étonnent pas après s’ils ne trouvent pas de travail !

Les allées sont tantôt recouvertes d’un gravier fin, celui qui fait mal aux fesses si on s’y assoit, tantôt en terre battue, ce qui tache le tissu. Sur les pelouses trônent, en épouvantails dénaturés, des écriteaux spécifiant : « interdit de marcher ».

Je comprends qu’on protège les tendres pousses vertes parce que j’ai moi-même conscience d’écraser, à chaque pas, des multitudes d’insectes. Mais bon, ce n’est pas pour ça que c’est interdit. C’est interdit pour que la pelouse reste jolie et nécessite moins d’entretien. Mais ne serait-il pas plus important qu’elle soit un peu moins régulière et qu’on laisse les gens s’y installer tranquillement ? Ce n’est quand même pas un hasard, si c’est précisément dans l’herbe qu’on a envie de s’asseoir, au printemps, quand la terre sent bon et que le soleil brille… ça veut dire quelque chose, ça, faudrait savoir l’écouter, et tant pis si le brin de pelouse n’a pas la régularité d’une coupe à la brosse.

Marcher dans la pelouse, entrer dans la tendresse … On peut s’y déchausser et aller bien autrement. A peine le premier pas est-il posé que notre corps redécouvre un plaisir et un instant différents. Le pied, le mollet, la jambe se posent plus déliés et plus souples qu’ils ne le sont jamais sur l’asphalte. C’est comme une trêve, un coucou à la terre, une pause aimante, un réveil. On se connecte. Le bassin s’assouplit, la démarche s’harmonise et les narines frémissent …

Dans les parcs de certaines villes, on trouve encore des chaises en métal peintes d’un vert foncé.

Oh bien sûr, il arrive de plus en plus souvent que dans les branchages perchent désormais, auprès des oiseaux, les caméras de vidéosurveillance. Comme certaines chaises autour d’eux, certaines personnes restent seules. Alors, finalement, peut- être que certaines laissent passer sur le visage de quoi converser avec cet œil anonyme qui les regarde, lui au moins. D’ailleurs, peut-être se sent-il seul lui aussi, coupé des gens que paradoxalement il voit de tout près.

Et parmi ceux-là, si quelques uns lui envoient des signes, c’est bien. Avec des mouvements fugaces sur le visage, avec les mains, avec des tressaillements des veines saillantes, ou des changements brusques de position des pieds… Peut-être inventent-ils un langage du mouchoir passé sur le front comme naguère les nuages de fumées élevés vers le ciel par les Indiens.

Peut-être l’œil enregistre-t-il un film qui s’ignore encore mais dont l’existence se construit jour après jour.

Et peut-être est-ce bien d’en être absolument conscientes qu’on voit parfois certaines personnes sourirent dans le vague.

Dans beaucoup de ville, les gens s’assoient dans l’herbe malgré les interdictions. Très souvent les enfants prennent l’écritoire pour un portemanteau. J’aime les révoltés de la pelouse.

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