Janine Martin-Sacriste -Les désaccords d’Evian

janine sacriste

Gare d’Evian. 19 h 30

Des panneaux publicitaires vantent le produit local et envahissent le champ nébuleux de mon regard.
Nausée.
Depuis quand n’ai-je pas bu un verre d’eau ? J’ai la gorge sèche et une sourde colère gonfle en moi.
Je sais, j’avais promis à Marie-Catherine, ma femme, que je serais à jeun… mais j’y suis bordel, rien mangé depuis ce matin.
Merde, une flaque huileuse à la descente de ce fichu train, ou bien je bousille mes Berlutti ou j’m’étale comme une merde en essayant un écart. Pardon Mère, je deviens vulgaire, mais bon dieu de bon dieu pourquoi ai-je accepté de me rendre dans le trou-du-cul du monde ?
Ah ! La mort d’Anne-Charlotte a bon dos. Là, c’était du nanan pour Marie-Catherine !
De ma faute, elle est bien bonne celle-là.
Je suis en nage, cette gare, aussi moche que les autres, est pourtant pleine de courants d’air.
Il est où d’abord le con qui doit venir me chercher ? J’imagine sa tête de prolo, de paumé.
Mais, pourquoi j’ai dit oui ?
J’achète la gazette locale pour m’éventer. Je sors discrètement de ma poche ma flasque de Cognac, quand une main se pose sur mon épaule.
_ Bonsoir Monsieur, vous êtes bien Fulbert de Hillerin ?
_ Oui.
_ Je suis Grégory Martin, le directeur du centre. La voiture est sur le parking, donnez-moi votre bagage.
Directeur du centre ? Il a plutôt une tête de curé, de faux-jeton, j’vais lui demander ses papiers avant de monter dans sa voiture. J’imagine la fourgonnette avec les sièges crasseux, mon manteau en cashmere va adorer.
J’deviens parano. Il possède une BMW récente, l’odeur de l’habitacle est agréable, il a déposé avec beaucoup d’égards ma valise Vuitton, sur la banquette arrière. Ouf, je craignais le pire pour ma collection de mignonnettes !
C’est meilleur qu’un somnifère… il n’est pas né celui qui va me sevrer.
J’me marre ! La feinte, toujours la feinte, disait mon père.
« Les Cerisiers » – 20h15

Mr Martin est un bavard, de la pire espèce, celle qui pense qu’elle va sauver le monde. Je lui oppose un visage fermé et hostile. Je sais qu’il a longuement discuté avec Marie-Catherine et les flics aussi. J’suis là physiquement, point à la ligne.
Enfin, il ralentit, une grille à fermeture électronique, une allée gravillonnée comme il se doit, un vieux château reconverti en centre de désintoxication… ça y’est j’ai réussi à l’écrire le maudit mot, DE SIN TO XI CA TION.
Je tâte la poche droite de mon manteau. Elle est là, ma racine de gingembre, indispensable pour ma tisane du soir.
M. Martin me montre le hall d’entrée, la bibliothèque, la salle de réunion, ma chambre avec salle de bain comme s’il en était le propriétaire, petit salarié prétentieux, qui vote à gauche sûrement.
Pauvre minable, si tu voyais une seule de mes maisons tu tomberais sur ton gros cul ! Tu as devant toi le représentant de la 5ème génération des de HILLERIN, négociants en Cognac grande Champagne.
Il m’accompagne à la salle à manger, un vrai pot de glu. Présentations niaises au personnel – incolore – et aux résidents. Des rats pelés, frileux, blanchâtres, le regard fuyant.
Leur ressembler, moi ? Plutôt me pendre ! Merde, pourquoi j’pense à ça ? J’ai compris, « ils « veulent se débarrasser de moi sous couvert d’alcoolisme, facile ! Tous mes sens sont en alerte. Un p’tit verre et j’vais leur montrer qui tire les ficelles de ce petit jeu stupide.
Je préfère oublier le menu de ce premier dîner et l’ambiance mortifère qui règne dans cette salle à manger qui mérite si mal son nom ; je n’ai pas bu d’eau à table depuis tant d’années, même enfant, mais ceci est une autre histoire.

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