Almanach Vermot 1940 : Mini-nouvelle : la lectrice romanesque de Gabriel Vollant

La porte s’ouvrit sous une poussée mystérieuse et prudente et deux hommes apparurent. La petite Pauline Vargnat, une bonne de dix-sept ans, les vit aussitôt, mais immobilisée par la peur extrême qu’elle éprouva, ou par un phénomène plus étrange encore, il lui fut impossible de faire un mouvement. Aucun son ne put sortir de sa gorge contractée. Ses bras, pourtant libres, lui semblaient attachés par des liens étroits à son corps que l’effort raidissait en vain. Elle ne pouvait bouger de sa chaise. Une sorte de torpeur l’avait envahie tout entière dès leur arrivée, et cela, en une seconde.

Bien qu’ils ne l’eussent pas approchée et qu’ils fissent mine d’ignorer sa présence, ils avaient dû, pour la mettre hors d’état de leur nuire, répandre dans l’appartement dont elle avait la garde un gaz narcotique puissant.  Le masque qui couvrait une partie de leur visage en annihilait pour eux les effets que la malheureuse ressentait si douloureusement.

Pauline avait gardé toute sa conscience, sa vivacité d’esprit même. Sa chair seule était anéantie. Les yeux agrandis par l’épouvante, elle allait assister au pillage de la maison, sans pouvoir se jeter vers la fenêtre, toute proche, et l’ouvrir en criant pour donner l’alerte.

Vers la fin de l’après-midi, ayant mis un tablier propre, la jeune fille qui servait un vieux ménage (le mari, indulgent à ses maladresses, était fort gentil alors que la femme était pingre et acariâtre), la jeune fille s’était installée dans sa cuisine, bien à l’aise, et, cette fois, zut pour le travail ! Elle avait pris un livre au lieu de repriser les chaussettes comme sa patronne le lui avait commandé en partant.  Le dîner mijotait doucement sur le réchaud à gaz. Elle lisait, heureuse d’échapper pour quelques heures à un labeur qu’elle jugeait ingrat et fastidieux, elle connaissait enfin cette volupté unique de la chose que l’on savoure en fraude. C’était un vieux livre broché, populaire, aux pages écornées, à la couverture déchirée, salie qui avait traîné dans toutes les offices et les mansardes de cet appartement parisien, et qui avait fait les délices d’innombrables lecteurs.

Et voici que la plus terrible aventure de cambriolage en plein jour lui arrivait.  Il faisait un temps lourd et orageux, tout chargé d’effluves énervants. D’ailleurs en en avait su quelque chose pendant le déjeuner car sa patronne, trépidante, plus vibrante certes qu’une sonnerie électrique, n’avait cessé de la harceler, tandis que monsieur, toujours prudent, baissait  le nez dans son assiette et ne disait mot.

La fenêtre de la cuisine encadrait un coin de ciel gris où, peu à peu, s’amoncelaient des nuages livides que l’on sentait prêt à rouler la foudre et la pièce était dans une demi-obscurité.

Pauline lisait. Le léger corsage dont elle était vêtue collait à sa chair moite. Le gaz faisait danser sa flamme bleue sous les casseroles…

Ah ! Qu’il était délicieux de flâner en compagnie de ce vieux bouquin qui narrait des aventures pathétiques ! Et les pages succédaient aux pages…

Et lentement, prudemment, les deux hommes étaient rentrés ! De l’endroit où elle se trouvait, Pauline voyait, par la porte ouverte, toutes les pièces en enfilade, même là-bas, au fond, l’étroit cabinet de débarras où, oiseau en exil à la ville, elle avait son lit-cage.

Les deux hommes agissaient silencieusement.

Sous ses yeux éperdus, ils paraissaient se mouvoir dans une sorte de brume qui étouffait le bruit de leurs pas et ouatait leurs gestes. L’un, le plus grand, svelte et d’une élégance vraiment raffinée avec ses gants clairs aux baguettes noires, son veston bleu bien ajusté, sa cravate aux suaves coloris, était évidemment le chef de l’expédition. Il maniait les objets les plus fragiles, les bibelots délicats avec une dextérité qui, en des circonstances moins tragiques, eût fait l’admiration de la petite bonne dont le plumeau dévastateur et le torchon iconoclaste prenaient presque chaque jour de retentissants méfaits à leur compte. Ainsi, ce matin encore, elle avait décapité une statuette. Qu’il était malheureux qu’un si bel homme, et si habile, exerçât un métier pareil ! Le cœur innocent de Pauline, enclin à l’idylle, eût volontiers palpité pour ce cambrioleur. Le masque de velours noir qui couvrait le haut de son visage achevait de lui donner une allure romantique qui n’était pas sans charme.

L’autre, cela se devinait à sa mise plus modeste, à son allure déférente, l’autre n’était qu’un comparse, le valet en somme de ce grand seigneur du vol.

Toutes ses pensées se succédaient avec une effrayante rapidité dans la tête de la jeune fille, que les deux malfaiteurs, allant d’une pièce à l’autre sur leurs semelles feutrées, ne regardaient jamais. Le narcotique faisait toujours son effet. Pauline se sentait de plus en plus lourde. D’ailleurs elle se rendait compte qu’il était sage de ne pas bouger. Mais, lorsqu’ils auraient achevé leur besogne, au moment de partir, quel sort feraient-ils au témoin gênant qu’elle était, pourrait-elle encore reprendre suffisamment de voix et de force pour les supplier et se débattre, ou bien mourrait-elle, frappée au cœur par le beau voleur, dédaigneux, sombre, taciturne et masqué ? Elle croyait déjà sentir dans sa chair un stylet.

Un sinistre craquement se fit entendre. Il était en train de fracturer la porte du meuble où se trouvaient l’argent et les bijoux de madame. Ah ! Vivre… Mais à présent, une autre peur tenaillait Pauline. Confiants dans la durée et la puissance du narcotique et dans le mystère de leurs visages voilés, ils la laissaient vivre, quand on la retrouverait, sans lien, sans la moindre meurtrissure, on ne pourrait croire à cette histoire invraisemblable et on l’accuserait, malgré son innocence, d’avoir combiné cette mise en scène dramatique pour dévaliser ses maîtres à loisir et être assurée de l’impunité. On l’emprisonnerait !

Une voix furieuse qu’elle reconnut aussitôt lui répondit et la mit debout d’un seul coup, les yeux encore chavirés d’horreur, le cœur battant à se rompre :

– Imbécile ! Voilà que vous laissez brûler le dîner, à présent !

Sa patronne était de retour et toussait, cramoisie, prise à la gorge. Pauline, qui, dans une lourde atmosphère, s’était endormie sur un livre d’aventures prodigieuses, après en avoir lu quelques chapitres, au lieu de repriser sagement les chaussettes, et qui avait rêvé, Pauline, eut, à l’instant même, ses huit jours.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s