Carnet de transit-Carole Dailly – Spleen I

Souvent, en fin d’après-midi, je vais dans un petit troquet où j’aime passer un moment. J’y vois régulièrement Johanne qui vient boire une bière avant de rentrer chez elle.

Elle est grande, plantureuse et très souriante. Lorsqu’elle se déplace, on a envie de la suivre du regard, jusqu’à ce que quelque chose de maladroit dans sa démarche donne à appréhender qu’elle se cogne aux angles des tables. Ce qui arrive à coup sûr dit alors : « Oups » en rougissant puis remet ses cheveux roux en place. Johanne s’installe toujours au comptoir, elle pose ses cigarettes, son briquet et un livre qu’elle ouvre de temps en temps. Sur ses genoux, un sac de commissions dont elle vérifie régulièrement le contenu, Comme si elle le découvrait, comme si ce n’était pas elle qui l’avait acheté.

Les mots que nous échangeons sont toujours intimes et libres, souvent amusants, ou se souhaitant tels …

Aujourd’hui, elle me dit en souriant qu’elle est : « triste à désemplir toute une pièce … tour une pièce aussi bien que son propre corps ».

C’est vrai qu’elle n’est visiblement pas en forme.

Je ne trouve soudain rien à lui répondre. Ou plutôt si, mais comme ma première pensée est de lui dire : « ça ira mieux demain » quand il n’en sera peut-être rien, je m’abstiens.

Et dans ma tête, ça se complique davantage, car je pense encore que si je lui réponds par cette phrase optimiste, il faudra que je précise que je la prends très au sérieux. Car le temps est indéniablement le meilleur anesthésiant, loin, très loin semble-t-il, devant le prozac… enfin, pour quelques-uns…

Quoi qu’il en soit, serais-je alors vraiment réconfortante ? Car cette aptitude à l’oubli qui nous sauve peut également glacer le sang. Aptitude innée, autonome, comme insensible à notre volonté. On peut faire ou subir les pires trucs, on peut même être amoureux, extraordinairement, tout ça se tasse… À croire qu’avoir un passé, c’est jouer à colin-maillard. Un deux trois soleil et ne reviennent même pas les visages de ceux qu’on a aimés … aucune compensation, rien. Sauf quand on triche en repêchant une photo.

Bref, j’échoue tellement à trouver un truc simple et réconfortant à lui répondre que son regard, étonné, hagard, va-et-vient entre son verre et le mien. Alors, me ressaisissant, je lui propose une autre bière. Mais je me sens comme les infirmières de maison de retraite qui, du matin, donnent un calmant aux petits vieux, avant même le café.

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