IMAGES – Jacqueline Fischer

            Les toutes premières se perdent comme pour chacun dans ce brouillard doré et diffus où baigne la prime enfance.

            Toute petite, on disait de moi, souvent, que j’étais sage comme une image. C’était  fort mal me connaître et cette affirmation  avait le don, déjà, de m’irriter. La folle que j’habite, du logis ou d’autres lieux, moins familiers, savait bien en ses délires combien cette  opinion qui m’enfermait et m’assignait un rôle était faussée par mon apparence de gentille poupée au teint de porcelaine, aux boucles disciplinées et aux yeux clairs. Je me comportais comme telle, pourtant, parce que c’était le meilleur moyen pour  qu’on me laisse en paix, déjà, avec mes élans secrets et mes rêves inavouables.

            C’est sans doute pour cette raison que j’ai toujours refusé de poser devant l’objectif de mon père. Quand on parvenait à m’y forcer, je grimaçais ou je pleurais. Je tentais de fuir. On trouve bien quelques photos de moi, où je souris, mais c’est plus tard, ou parce que  j’ignorais alors la présence du photographe.

            Les archives familiales conservent d’ailleurs très peu d’images de cette enfance. A l’intérieur de moi,  ce n’est pas alors de mon  aspect apparemment raisonnable que je me préoccupais. Et des rapports avec mon image, je parlerai ailleurs qu’en feuilletant, dans le livre de ma mémoire, les quelques chromos qui en émergent.

            Déjà j’aimais les couleurs, toutes les couleurs, et pour mieux les savourer, sans doute, je fragmentais en mon esprit des pans du réel en détails. Dans un  jardin, le massif, dans le massif, la fleur, dans la fleur,  le pétale, et sur le pétale un morceau de sa carnation. Il m’arrivait de porter alors cette pièce au plus près de mes yeux, pour tester jusqu’où je voyais, jusqu’à discerner les veines de cet épiderme floral. Simultanément, cependant, l’ensemble de l’objet restait en filigrane.

            Plus tard quand on me permit les ciseaux, je fis comme tous les enfants de mon âge, je découpais. Des fleurs, toujours des paysages, des ribambelles, mais si j’y réfléchis, assez peu de personnages, ni d’animaux. J’avais de gros cahiers où je collais tout ce qui me plaisait. C’était assez hétéroclite. Ma sœur, elle, ordonnait.  Elle avait un cahier pour chaque thème. Je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour les photos de stars qu’elle collectionnait, sauf une. J’étais tombée amoureuse de l’italienne Pier Angeli, et tout autant d’une madone de Raphaël que mon aînée, très pieuse, avait accrochée au dessus de son lit. Je dis « amoureuse » à défaut d’un autre mot pour ce mélange d’admiration, et ce désir de ressembler  à ces « dames » dont la beauté me semblait aussi parfaite qu’inaccessible ; mieux, quand je les contemplais ainsi, je devenais l’une ou l’autre, par une sorte d’osmose magique.  Elles étaient le modèle, à l’intérieur de moi je devenais leur invisible portrait. Il m’était égal, alors,  croisant mon apparence ensuite dans un miroir de ne constater que ma présence, puisque alors, elles m’habitaient.

            A l’école, je collectionnais aussi les images. Je me souviens du barème : dix  bons points pour une petite image, dix petites images pour une grande.  Mon aversion pour les hiérarchies me poussait à refuser les grandes que je trouvais d’ailleurs plus laides, d’un dessin moins fin, sauf quand l’institutrice me forçait à un échange pour se refaire du stock, ce qui me blessait assez.

            Il y eut aussi les collections, celle du chocolat poulain, surtout, et des chansons dont on n’avait jamais les paroles en entier. Les images des chansons, nous avions un gros cahier pour les coller, ma mère refusant systématiquement que nous nous procurions les albums prévus à cet usage, arguant que c’était de l’arnaque vu le prix qu’on exigeait comme « participation aux frais ».

            Comme une bribe, me revient la tête énorme d’un chat, croquant un « petit mari » -mon dieu quel homme quel petit homme… Je savais bien que ce n’était pas possible, mais ça me remplissait de peur et d’amusement, je croyais sentir les crocs du félin dans la chair du pantin habillé de noir et cassé en deux dans la mâchoire prédatrice. Déjà dans ma tête les illustrations et les vers des chansons s’entrecroisaient.

            Vers douze ans, je passais aux timbres-postes, et là ce qui m’attirait c’était, comme plus tard avec les échantillons d’étoffes, l’identité de la forme doublée de la variété des nuances, une page de vignettes postales, c’est déjà, un peu un patchwork et la tradition ne s’y trompe pas qui appelle « postage stamp » certaines figures aux morceaux très petits. Au-delà, je regardais toujours de très près, à la loupe, le travail du graveur et je m’instruisis sur les différents procédés ; béate d’admiration pour la minutie et la perfection de ce travail. J’ai le même regard, à présent sur les motifs des étoffes que je collectionne et qui, indépendamment des redécoupages et assemblages, m’inspire, m’est sujet de contemplation, voire de fascination. Je possède de gros carnets où je les décalque ou redessine avec des suggestions d’utilisation, en composition, en déformation ; je les appelle « carnets de rêves », car souvent mes velléités créatrices s’arrêtent à l’esquisse.

            Images aussi des livres ; j’aimais particulièrement celles des livres de contes et légendes aux éditions Nathan, dans leurs versions les plus anciennes, en monochrome de la couleur de la couverture. Ainsi encore maintenant, il m’arrive de rouvrir le seul exemplaire que je possède les contes et légendes de Tchécoslovaquie, et de m’absorber dans la contemplation des illustrations. Ce livre-là d’ailleurs eut sur moi une influence toute particulière. Bien plus tard, quand j’ai écrit les mythologies intérieures, j’avais encore en mémoire les textes, les personnages et les images. Il m’arrive de souhaiter qu’un illustrateur consente à créer pour mes textes des dessins à cette semblance.

            Je lis souvent des positions contraires sur ce sujet arguant qu’un texte se suffit à lui-même et n’a pas besoin d’être orné. C’est défendable mais je ne vois pas les choses tout à fait ainsi : l’illustration si elle n’apporte rien au texte, ne lui ôte rien non plus, elle fournit simplement un autre regard. J’aime ce qui, ainsi  se tisse, s’entrecroise et s’entrechoque et l’idée de créer en prenant appui sur l’art ou les pensées d’autrui ; j’aime les dialogues qui se créent parfois ainsi et pas seulement entre les œuvres, mais aussi entre les personnes. J’ai noué, par ce moyen, de bien chères amitiés, de ces fraternités d’artistes qui sont aussi précieuses que rares.

            Ainsi, par un glissement naturel, j’ai eu envie d’illustrer des poésies en images textiles.

            Images des bandes dessinées. Mon frère aîné fut abonné à Tarzan, le second à Tintin et ma sœur à Lisette. Moi à rien, arrivée trop tard…

            Mais je m’en moquais bien : je lisais tout.  Bien sûr, il me fallait attendre que les aînés délaissent leur activité  pour quelque autre jeu. Parfois, je guettais ainsi de longues minutes durant, le moment où ils abandonneraient le magazine sur le bras du fauteuil ou la chaise pour bondir sur ma proie. Dans ce temps d’attente, je regardais la couverture, supputant à partir des dessins la suite des aventures de mes héros préférés. Je lisais tout, mais je n’aimais pas tout. J’étais sensible, outre aux scénarios, au trait du dessinateur et notamment au rendu des visages. Je préférais quand c’était idéalisé, à l’époque le caractère caricatural, la moindre déformation me rebutait ;  plus tard vers l’adolescence, ce fut l’inverse ; je pris même un goût pour les dessins satiriques des journaux que lisait mon père. Et même pour certains très lestes, selon, les mœurs de l’époque s’entend, quand il ne cachait pas assez vite l’exemplaire ; il ne fallait rien me laisser à portée de curiosité -pas entièrement-  graphique.

            Dans notre famille, on n’allait pas au musée, on ne visitait pas les expositions, les galeries d’art étaient des lieux dont j’ignorais l’existence, alors je regardais aussi les images sur les murs et dans les numéros spéciaux de l’Illustration que conservait  mon grand-père et dont les reproductions étaient d’une qualité magnifique ; ma première chambre d’étudiante en était littéralement tapissée –je m’en veux un peu aujourd’hui de les avoir ainsi abîmées- . Les visiteurs étaient surpris voire désapprobateurs devant l’éclectisme et la surabondance de mon choix. Des vitraux aux émaux champlevés en passant par les estampes japonaises, quelques impressionnistes  des portraits de la Renaissance et encore j’en ai oublié bon nombre. En fait j’avais associé à la couleur et aux formes sans me soucier des écoles, des techniques ni des styles. Iconoclaste mais ça me rassurait, même si d’autres n’osaient pas me dire que c’était à leurs yeux d’un parfait mauvais goût.

            Ma sœur prit des cours de dessin, par correspondance, c’était elle, à l’époque, l’artiste de la famille, douée pour tout, y compris pour la musique. Et comme j’aimais à le faire, j’observais ses gestes, ses techniques. Elle me prêtait souvent ses boîtes de couleurs ; les miennes étaient toujours plus petites, offrant un choix de nuances plus restreint. Un temps nous avons eu une passion pour le dessin de mode, mais tandis qu’elle reproduisait fidèlement les figurines des magazines, moi, d’un trait plus maladroit j’esquissais autre chose où j’inventais, je changeais les couleurs et les formes. Souvent je déchirais tout, parce je que  me rendais compte que mon tracé était grossier et que je ne parvenais pas à rendre les plis des tissus, les drapés, les ombres. Cela m’agaçait, mais sans égaler jamais la maestria de mon aînée,  je m’obstinai et j’obtins des résultats passables, comme souvent quand on possède la volonté sans disposer de la compétence.

            Au lycée, d’ailleurs j’étais jugée très médiocre en dessin d’art, mes notes s’assortissaient à mon peu d’aptitude, si j’excepte une fois un 14 qui m’est resté en mémoire  par sa singularité. J’avais créé une mosaïque sur le thème du printemps. La tessellation, déjà, me réussissait. J’ai souvenance que le plaisir que j’ai pris à la concevoir (enfin un sujet qui m’inspirait) s’apparente à celui que j’éprouve encore à assembler des étoffes. Il y avait là quelque chose qui s’éveillait. Je l’ignorais.

             J’ai eu mon premier appareil photo assez tard, un dont mon père ne se servait plus. Il savait tout, au plan technique, de la photographie. Il développait les pellicules de tout le village, les tirait et j’aidais au conditionnement. J’aimais redécouper les bords au massicot, c’était alors la mode des images crénelées, sur papier écru. Mat ou brillant, selon les desiderata des « clients » -qui ne payaient bien entendu que les fournitures. Mes frères et sœur furent initiés très tôt au secret de la chambre noire, un cagibi sous un escalier désaffecté qui servait d’étagère. Je n’appris qu’à l’âge adulte, et j’ai aimé d’emblée le mystère de ces activités un peu chimiques, un peu magiques (les recommandations de ma mère sur la toxicité des produits et j’appréciais que mon père n’en dise rien, se fiant à ma prudence ). Je fis des essais, tirant en noir et blanc des négatifs en couleurs, et même des diapositives, agrandissant des détails autant que la focale de l’appareil d’exposition le permettait ; j’aboutissais dans bien des cas à des tableaux abstraits, un peu flous, que je n’ai pas conservés.  Comme dans toute expérience, il y avait une part de jeu. Pas d’amusement.

             Je troquais mon premier appareil en noir et blanc pour un petit instamatic  qui me suivit dans les nombreux voyages que je fis, étudiante, avec une bande d’amis. Le père d’une d’entre eux, qui pratiquait la photo d’art, m’apprit à composer. Plus tard, je me lassais un peu de visiter les lieux en pensant aux clichés que je pourrais en faire, il me semblait que cette attention me tenait à l’écart de leur véritable atmosphère, m’éloignait de leur réalité, m’empêchait de goûter l’instant. Je revins à la photographie pour fixer les visages de mes enfants ; je continue en prenant des photos de mes ouvrages, les fleurs de mon jardin, les cieux de Flandres. Rien que de très banal.  J’aime, là encore redécouper, y compris sur écran,  m’approcher au plus près, quand c’est possible.

            Il y a quatre ans, ma fille me mit entre les mains un logiciel de retouche et de création d’images. Au début, je m’en servais surtout pour dessiner des cartons de compositions textiles ou des motifs à broder, ensuite je m’aperçus que c’était un véritable outil d’expression, et qu’il me reste en ce domaine encore beaucoup à explorer. J’ai coutume d’appeler les résultats mes « bidouillages » ce qui entraîne de grandes protestations des quelques amis qui croient en mon talent et s’imaginent que je fais preuve ce disant de fausse modestie ; ce n’est pas cela du tout , c’est la conscience d’être encore dans un balbutiement, la certitude de pouvoir aller sinon plus loin, au moins plus profond. C’est une gestation continue : chaque image pouvant en générer une infinité d’autres et être interprétée dans des mediums différents, des compositions variées, associées ou non à d’autres créations. C’est la mobilité de l’image fixe et une perpétuelle gestation, dans une démarche de tapis roulant, en quelque sorte. C’est un immense mouvement au centre duquel, je vibre, consciente de ma fragilité et de mes manques et toute pleine de désirs encore informulés.

            Des images qui bougent vraiment, je suis spectatrice, mais non créatrice. Je serai incapable de me servir d’un caméscope quand je vois déjà comment je me débats parfois avec mon appareil photo numérique. Cette technicité-là me rebute, même simplifiée.

             En revanche j’écris souvent mes propres histoires, je songe à celles des Mythologies intérieures, comme on tourne un film, avec un découpage scénique. Je les visualise,  et exactement comme pour un tournage, je procède par prise « d’écriture » interne  successives. Je cuis  et je recuis certaines scènes en moi des dizaines de fois avant de les figer – avec regret- sur le papier. Et je « tourne » dans le désordre. J’ai besoin, comme beaucoup de créateurs, d’une vision assez  puissante pour me guider jusqu’au bout, à la fois d’ensemble et fragmentaire.

            Le cinéma est entré dans ma vie assez tard. C’était loin, c’était cher.

            J’ai tout de même  vu mes premiers films au village,  je crois que c’était « le tour du monde de Sadko » et « le maître de forges ». Aucun souvenir des réalisateurs. Je n’étais attentive qu’aux couleurs et aux histoires.

            Adolescente, je suivis un de mes grands frères pour voir Autant en emporte le vent (mes pleurs éperdus devant l’incendie d’Atlanta ) et surtout West side story. Lycéenne, j’allais avec une amie voir des films plus engagés ou historiques, j’ai souvenir entre autres choses de Paris brûle-t-il  et de Z. Une autre amie m’emmena voir les films de  Rohmer, et plus tard je suivis mon mari dans un ciné-club étudiant. Quand l’arrivée d’enfants rendit les sorties plus difficiles, j’ai visionné avec lui les films qu’il choisissait. Un bon nombre, et l’essentiel de ma culture cinématographique.  Il est à noter que c’est bien cela : je suis le goût des autres, en la matière, comme si je n’en avais pas de propre, et ce n’est pas pourtant par indifférence, c’est plus simple : je déteste aller seule au cinéma et je n’ai jamais su imposer mes propres désirs à qui que ce soit en la matière ni susciter l’envie de m’accompagner à un spectacle qui  me plairait à moi seule.

            Je n’ai noté d’ailleurs ni les films que j’ai vus, ni les livres que j’ai lus, je n’aime pas établir de  catalogues culturels, je me fie à l’écume de ma mémoire, laquelle est peuplée de scènes plus que d’ensembles, car, là aussi, invariablement, je fractionne.

             C’est nécessaire dans le grand tourbillon qu’est parfois ce que je nomme ma pensée, et dont la confusion, parfois douloureuse, naît d’une constante faculté de générer mots et images pour mon propre compte si j’ose dire.  En ce domaine comme en beaucoup d’autres je vis, forcément habitée de visions animées ou inanimées, sonores ou silencieuses, il me faut organiser sans cesse ce qu’un ami appelle en ce qui le concerne –mais je crois lui ressembler beaucoup de ce point de vue- sa « gare de triage ».

              C’est une sorte de vie où se mêlent  ce qui vient des œuvres des autres, ce que la nature me donne, ce que la rue  me propose et ce qui surgit de nulle part.

            Images et magma, enluminures invisibles de l’être. Les dernières images probablement aussi confuses que les premières, absorberont, enfin, ce maelstrom.

 (in une mesure pour rien 2009 )

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