LE BAPTÊME -Elisa Ka

Cette nuit-là je promenai mes tourments d’adolescente, sans savoir que je trébucherais sous le regard des fauves.

La pleine lune avait troué le voile de l’obscur et réveillé tous les démons endormis pendant le jour. Sous la lueur crépusculaire de sa lanterne magique, je m’abandonnai entièrement à l’ivresse des sons et des sens.

Je marchais sans savoir où j’allais mais je n’avais pas le choix car je pressentais que le début du Voyage était proche. Dans ma longue traversée des déserts nocturnes, je ne ressentirai plus jamais avec autant d’acuité mon appartenance au monde du Vivant.

Dressé de toute sa superbe, un arbre solitaire me montra le chemin et j’avançai sur son tapis de feuilles mortes jusqu’à cette fenêtre entrouverte d’où ruisselait en notes sublimes l’Adagietto de la Symphonie n° 5 de Mahler.

Je suis restée là, sans bouger tout près de la fenêtre, émerveillée et en même temps blessée à vif par le poignard de cette musique des Dieux.

Quand les violons s’unirent dans une ultime envolée, reprenant tout juste mes esprits, j’aperçus sa silhouette évanescente derrière le velours des tentures. Je ne vis d’abord que ses mains écartant les rideaux puis soudain je me sentis empoignée avec force. J’étais prise au piège.

En se rapprochant de moi, il défit son emprise et, sans un mot, m’invita du regard à le rejoindre à l’intérieur. Encouragée par quelque instruction secrète venue des profondeurs de la nuit, je me laissai guider vers l’entrée et pénétrai dans la pièce éclairée seulement de quelques bougies. Il referma la porte derrière moi et me tendit un verre empli d’un breuvage ambré qui ne laissait aucun doute sur sa teneur en alcool.

Étonnée par le degré de soumission qui m’animait en cet instant, je le suivis docilement jusqu’au canapé où, d’un seul geste, il m’indiqua de m’asseoir. J’obtempérai en silence et après avoir trempé mes lèvres dans le breuvage offert, je me laissai embrasser fougueusement par cet homme sans distinction d’âge, au regard hypnotique.

En une fraction de seconde, j’étais devenue sa chose et n’aspirais à rien d’autre qu’à succomber au désir fiévreux qui commençait à m’envahir. Il me déshabilla lentement et de ses mains expertes se mit à jouer sur mon corps cette exquise partition du plaisir incontrôlé où l’on ne distingue plus la proie du prédateur.

Un éclair de lune incendia son regard au moment où il enfonça son pieu au coeur de ma virginité. La douleur se convertit rapidement en un plaisir intense qui, de vague en vague, finit par nous submerger et dans un même élan nous laissa comme deux naufragés échoués sur les rives du désir.

Longtemps après cette nuit de pleine lune qui couronna mon baptême du plaisir, le seul écho de cette symphonie de Mahler résonnerait en moi comme un irrésistible appel au Voyage des Sens.

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