Ygor Lartegard – Longtemps j’ai rêvé d’être un auteur…

-Je suis enclin à la rêverie. Je ne suis artisan de rien.

-On pourrait dire qu’il vous manque une peau.

-C’est vrai. Ce n’est pas de chance, n’est-ce pas ? Tout me traverse, tout m’écorche, tout me nuit et conspire à me nuire, mais je suis aussi enclin aux bonheurs simples. Je suis très facilement heureux.

L’homme, qui semblait léger et flotter au-dessus de son siège, accorda un sourire à l’animateur.

Une énigme, songea ce dernier, je suis face à une énigme.

-De quelle planète exactement êtes-vous ? Demanda l’intervieweur.

-De la Terre, comme vous, je suppose, et comme des milliards d’autres pauvres hères. La Terre est mon berceau, oui, mais reste–ton toute sa vie dans son berceau ? En grandissant, on s’aperçoit que l’Univers est vaste et recèle des instants précieux, répondit l’homme, qui semblait maintenant luire d’un éclat phosphorescent.

Quelle lumière ! Mais ce type est fou ! Voulut s’exclamer le journaliste.

Il n’en fit rien. L’homme en face de lui appuyait sa joue sur sa main. Il semblait presque dormir.

-Toute votre œuvre…commença le journaliste… toute votre œuvre est poignante et, en même temps, on y sent comme une ironie, quelque chose de délicatement dérisoire…

-L’existence est ironique et dérisoire, ne trouvez-vous pas ? Nous sommes minuscules et l’au-delà est bien mystérieux. Parvenons-nous, dans nos vies pourtant parcourues de spasmes et d’agitation, à recueillir plus de réponses qu’un caillou au bord d’une rivière.

La phrase de l’homme tomba dans un murmure. On n’entendait sur le plateau que la caméra qui tournait et que le journaliste qui s’éclaircissait a gorge.

Celui-ci prit son élan et sauta dans le vide pour poser la question suivante :

-Dans votre ouvrage  » Mémoires d’une goutte de pluie  » vous racontez votre enfance et vous faites référence à une soeur, disparue un jour sans retour…

-Elle a fugué, soupira l’homme, dont la lumière pulsa puis s’éteignit soudain. je lui en ai voulu longtemps. Mais je l’ai retrouvée depuis. Elle m’a tout expliqué et nous avons pleuré.

-Vraiment ?

La voix de l’intervieweur, surexcitée, était montée dans les aigus et fit vibrer le micro.

-Il n’y a rien d’extraordinaire à tout cela. C’est dans l’ordre des choses. C’est la vie, dans toutes ses dimensions. Les dimensions, j’en ai parcouru plusieurs dans ma vie et, dans le repli de l’une d’elle, j’ai retrouvé ma soeur qui jouait à la marelle, insouciante.

Appelez les ambulanciers ! Voulut hurler l’animateur. Il se retint.

La question dernière, l’ultime interrogation :

-Avez-vous un projet de livre en cours ?

-Je ne sais pas, j’ai du vague à l’âme. Je vais peut-être partir…

-En vacances ? Demanda le journaliste. Pour combien de temps ?

-Pour vous, cela durera quelques années. Quant à moi, j’aurai passé quelques jours à méditer…

Les projecteur s’éteignirent, les caméras s’arrêtèrent. Dans la nuit qui tomba sur le plateau, l’homme lévité un instant au-dessus de son fauteuil, puis sa silhouette lumineuse quitta les studios dans un silence doré.

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