LA CORDE – (Marion Lubréac)

Marion Lubréac est une auteure et poétesse découverte sur FB (comme je le dis souvent si on s’en sert utilement, FB regorge de pépites). Récemment j’ai découvert qu’elle était aussi une formidable nouvelliste d’un genre particulier et difficile d’accès : la nouvelle horrifique. Et elle y excelle !!! À la façon d’un Allan Edgar Poe (sensibilité et force féminine en plus ) elle déchiquette, transperce, dévore à belles dents ses personnages innocents ou sombres… Un régal, que dis-je un festin tant l’écriture est puissante et saisissante. L’angoisse vous saisit certes mais aussi ce sentiment de délectation devant l’horreur que malgré nous on ressent… Des contes et nouvelles horrifiques à découvrir tout l’été sur le blog !


Alors que l’automne s’alanguissait jusqu’en ses derniers râles, j’allongeais le pas, les pieds sonnants de pierraille moussue, sur la sente pentue qui ruisselait sa rousseur de charmille. Aux murs des vignes vierges s’épanchaient les sanglots pourpres des feuilles. Les longues heures pluvieuses de novembre s’égouttaient en sillons boueux. Une brume laiteuse accrochait ses filaments aux ramures des arbres qui jalonnaient le chemin, nimbant la fagne d’une atmosphère irréelle…
Dès son emménagement chez mes grands-parents à la fin de l’été, j’avais pris l’habitude de lui rendre visite presque chaque soir en revenant de l’école. Sitôt entrée près d’elle dans cette chambre aux murs fanés, j’embrassais sa joue froide et parcheminée ; je m’installais sur une chaise au molleton défraîchi, et regardais, rêveuse, se dérouler le mol ruban de ses récits aux accents surannés, témoignages d’une époque révolue que je n’avais pas connue. Je restais une bonne heure, et puis je m’en allais les tempes palpitantes, riches de ce passé qui se gravait en moi, comme on sculpte l’écorce des grands arbres, pour en faire les passeurs du temps.
Claire était notre aïeule. La sœur de mon arrière grand-père. Mes grands- parents avaient décidé de la prendre avec eux parce qu’elle souffrait de fibrillation auriculaire, ce qui avait pour effet de faire battre son cœur très vite, à plus de cent cinquante battements par minute. Comme son cœur pulsait plus vite que la normale, elle avait de nombreux étourdissements et les chutes étaient fréquentes. Sa maison avait donc été vendue, et elle était venue vivre auprès de nous, pour sa sécurité. C’était une frêle bonne- femme, chenue, bossue, rapiécée par la vie. Son petit visage fripé s’enroulait autour de deux yeux simiesques, inquisiteurs et profonds, couronné de tresses strictement torsadées en deux escargots au dessus de ses larges oreilles, aux lobes dentelés. Ses chaussures usées étaient remarquables : faisant fi du cordonnier, elle en colmatait les trous, percés par ses durillons, à grand renfort de fil à repriser. Elle ravaudait toutes les cicatrices de ses vêtements d’un autre âge, qu’elle transportait sur elle d’un siècle à l’autre, telle une houppelande de réminiscences éparses. Elle vivait à l’étage, hors du temps, dans la lumière feutrée de porcelaine verdâtre, dispensée par une lampe ancestrale: on l’avait installée dans deux pièces contiguës, chargées d’humeurs douloureuses, où elle avait regroupé sa vie en quelques photos, meubles accablés, arthritiques, assortis d’une mélancolie au goût poussiéreux des souvenirs d’un temps arrêté. Ce soir-là, en montant l’escalier qui menait à sa chambre, je remarquai l’odeur rance et étouffante de graisse chaude qui empestait le couloir. Cette odeur du dimanche, bien connue, mais à laquelle personne ne s’habituait. Elle élaborait d’improbables recettes qu’elle glanait au fil de ses lectures, et qu’elle recréait à sa manière : poulet aux cacahuètes et autres bizarreries culinaires que, dieu merci, elle ne tentait pas de partager avec nous! Elle cuisinait pour la semaine, comme s’il s’agissait d’un rituel strict, le « jour du seigneur ».
En bas, les «grandes personnes »comme nous les appelions, fumaient, discutaient, riaient. Les femmes rangeaient au mieux le désordre de la table, alors que les enfants regardaient des images ou coloriaient, heureuses d’échapper à l’odeur qui rampait, sinueuse, de sous la porte close. Plantée au pied d’un escalier revêche, cette porte séparait l’appartement de la grand-tante de la salle à manger: elle s’érigeait en gardienne protectrice contre cette pestilence, muraille olfactive, obstacle quasi infranchissable, qui la séparait de nous. S’ajoutait à cette répulsion grasse, le dégoût qui soulevait le cœur de mes sœurs à l’aspect vieille pomme grisâtre qu’avait pris son teint. Elles répugnaient à l’embrasser. Moi, solide, réprimant un haut-le-cœur, je gravissais alors les dernières marches qui nous séparaient de l’ancêtre, et l’allais voir, toujours attirée par ses contes hystériques et son air bon. Et pourtant ses yeux reflétaient parfois un si étrange éclat qu’elle me faisait presque peur. Irrésistiblement attirée cependant, je m’asseyais auprès d’elle, et elle me racontait des choses inqualifiables, vraiment, sans doute tirées de son délire…
Il pleuvait ce soir-là. L’hiver frileux étendait ses châles par- delà les toits gris ardoise. La nuit mangeait le monde et, comme j’entrais dans la pièce, elle ôta ses fragiles lunettes dont je la soupçonnais d’avoir tricoté elle-même la fine monture avec du fil de fer. Elle fourra subrepticement un brûle-gueule à l’haleine froide mais persistante sous un large journal défraîchi, étalé devant elle. La tante Claire avait allumé une vieille lampe renfrognée qui nous déplaisait profondément, parce que son pied de fer forgé, maintes fois repeint, nous semblait crasseux. Elle m’embrassa à peine, et nous nous assîmes, dans le crépuscule glacé, sans bruit.
Disposées sur un précieux napperon, à l’autel de son buffet, elle s’attarda sur les photos pâlies de ceux de sa lignée, tous trépassés dans de terribles circonstances. Elle me raconta l’histoire d’Ulysse, dont le nom était porté au monument aux morts, héros tombé au front, sous les éclats d’obus, la cervelle éclatée. On voyait, me dit-elle, son cerveau palpiter sous son crâne brisé. Ils ont tenté une trépanation. Il est mort peu après. Sa voix se suspendit comme une corde à linge secouée de sanglots difficilement réprimés. Et puis elle se reprit pour me narrer encore le tragique trépas d’Angèle, morte d’une terrible fièvre, peu de temps après avoir mis son dernier fils au monde. Elle laissait deux orphelins éplorés. Débordante d’imagination, je les voyais, vivants, sous mes yeux apeurés ; lui, le crâne ouvert et elle, moribonde, pâle fantôme errant à la recherche de ses petits garçons. Secouée de frissons au sortir de mon rêve, j’admirai cependant le portrait de Georges, mon arrière grand-père, si beau dans son costume trois pièces, la moustache glorieuse, le regard fier, la montre à gousset au creux de sa paume. Voici Berthe, ma sœur cadette, tu l’as un peu connue : je me souvenais d’elle, vêtue de noir depuis ses dix neuf ans, veuve de guerre, la barbe piquant des baisers sur mes joues d’enfant. Et voici mes parents, Marie et Olivier! Et Henri, mon mari…disait-elle, nostalgique. Elle tissait peu-à-peu, entre ses morts et moi, la passerelle familiale qui nous réunissait. De ses doigts déformés par une polyarthrite, elle caressait doucement l’or des cadres, dernières demeures de ses chers disparus, les yeux noyés dans les limbes de son passé. Je la sentis perdue, désemparée, brisée par le chagrin, isolée par le sort qui la faisait vivre si vieille.
Presque aussitôt, elle effectua une demi- volte, ouvrit une armoire large comme un tombeau et, parmi les robes de deuil, pendue à une tringle de fer, j’aperçus, intriguée, une corde. Elle se tourna vers moi, et me dit avec un sourire à peine esquissé, comme pour s’excuser, ses yeux ronds allumés d’une étrange petite lumière :
« Elle me permet de reprendre espoir, vois-tu. Quand je me sens toute seule, que j’ai de la peine, et que je pense très fort à tous mes amis, mes frères, mes sœurs, morts, je ne voudrais plus vivre. Je reste la seule, à présent. C’est bien triste. Je préférerais partir aussi. Mais la vie doit rester la plus forte. Alors j’ouvre l’armoire et je la regarde. Mais comme je n’en ai pas le courage, je referme la porte, et je me remets à travailler. »
Mais pourquoi, une corde ? Prononçai-je avec lenteur. Elle m’adressa un visage chiffonné et, fuyant mon regard, elle articula : cette corde en chanvre…est mon héritage, en quelque sorte. Elle se passa la main sur les yeux, comme pour effacer un fardeau. Elle est dans la famille depuis des générations. Tu ne verras pas leurs portraits parmi les autres, que tu connais. Parce qu’on dit que ça porte malheur. Ils t’appellent la nuit et t’inoculent leur pernicieux poison en tête pendant ton sommeil, les pendus… Car certains ont péri par la corde. Mon oncle Victor est mort par strangulation. Il avait neuf ans de plus que mon père et c’était son héros. Seulement, il trichait au jeu, il trempait dans toutes les histoires louches et il avait frôlé la prison plus d’une fois. Une bande l’a attrapé et pendu dans la grange pour se venger de lui, après avoir pillé, puis brûlé sa ferme. C’est mon père qui l’a décroché. Je n’oublierai jamais : j’avais douze ans et j’ai tout vu. Ils ont essayé de le sauver. Mon oncle Justin et un voisin l’ont soutenu sous les bras. Ils l’ont soulevé pour relâcher la tension de la corde ; mon père en a desserré le nœud coulant, puis a essayé de la couper, sans succès. On a sorti la grande échelle et on a décroché la corde avec beaucoup de mal. Elle était si bien entortillée autour de la poutre qu’on l’eût dit imbriquée dans la chair du bois. Le défunt gesticulait une danse macabre, accroché par le cou, et j’avais l’impression qu’il n’adressait qu’à moi son rictus grimaçant – Faudra brûler cette cochonnerie, dit mon père. Que ça ne donne de mauvaises idées à personne ! Ils ont allongé le pendu au sol, mais son visage était cyanosé ; sa langue violette pendait, énorme. Ses yeux révulsés, injectés de sang étaient horribles à voir. C’était moi qu’ils fixaient. A croire qu’ils me voyaient d’au-delà de sa mort. Victor était mon parrain, nous étions très attachés. Il avait toujours eu beaucoup d’ambition pour moi, il n’avait pas d’enfant. Il me disait toujours qu’un jour, il serait riche et qu’alors, je serais son héritière. Pauvre parrain. Ses démons l’avaient rattrapé. Pour ce qui était de sa vie, il était bien trop tard : ils ont emmené le corps chez les voisins. Moi je suis restée plantée là, interdite, au milieu de la grange. C’est là qu’elle m’a parlé : la corde. Parler est un bien grand mot : disons qu’elle s’est imposée à moi, comme une évidence. Elle m’appelait sourdement. Je me sentais aimantée, hypnotisée. Elle me paraissait fabuleuse, incroyablement fascinante. Je m’en souviens comme si c’était hier : j’étais là, toute droite, comme paralysée dans ma jupe en toile de chanvre et mon tablier blanc bien propre. Va savoir ce qui m’a pris. J’ai attrapé la corde, j’en ai défait le nœud. Il s’est laissé faire ; il a coulé tout seul. C’était comme s’il répondait sous mes doigts. J’ai attrapé un bidon de goudron de pin et je l’ai graissée ; puis je l’ai laissée se reposer. Cachée derrière un tonneau. Personne n’y pensait plus, de toute façon. Chacun a cru que l’autre avait brûlé la corde. On a enterré l’oncle. On a reconstruit la maison. Ses frères se sont mis à boire. La vie a continué. Pendant tout ce temps, la corde est restée dans la grange, dans un recoin crasseux, là où je l’avais dissimulée, à gémir dans la pénombre. Mais pour moi, elle était vivante. Lors de mes nuits sans sommeil, j’entendais un frottement sourd, un balancement, un grincement irritant. Je ne pouvais plus dormir. Sitôt que je fermais les yeux pour m’assoupir, je la sentais proche, de plus en plus présente. Elle était là, comme une bête quémandeuse, à inscrire son chant morbide dans ma tête. Une nuit de pleine lune, je sentis sa caresse autour de mon cou. Tout d’abord douce, et puis plus présente, plus insistante, impérieuse. Elle se mit à serrer son étreinte. Elle s’enroula comme un serpent froid et visqueux. L’air me manqua. Je suffoquai, le serpent bandait ses anneaux et musclait son étreinte. Mon front sonnait, mes tempes tambourinaient. La corde semblait tour-à-tour psalmodier des mots étranges pour émettre ensuite, par vagues, des cris stridents qui me plongeaient dans une douleur cérébrale indescriptible; J’étouffai. Je me réveillai en sueur, le souffle court, haletante : je portai les mains à mon cou. Elle avait disparu. Quelques temps plus tard, à la lune suivante, n’y tenant plus, la tête bourdonnante, je me levai en chemise pour aller dans le hangar: elle semblait briller, auréolée d’une fade lumière blanchâtre. Prends-moi ! Susurrait-elle. Prends-moi… Alors je m’en saisis, comme possédée par cette voix ensorceleuse : la corde brûlait ! Je l’emmenai, et je la plaçai dans mon armoire à linge. Elle y est restée des années. Elle a traversé le temps auprès de moi. Elle était devenue ma compagne de vie. Je partageais mes angoisses avec elle. Je prenais soin de ses fibres, car j’eus vite remarqué qu’à chaque fois que je me démêlais les cheveux, les fibres crissaient de douleur. Je la lissais entre mes paumes huilées d’amande douce pour l’adoucir, la rendre plus souple et plus véloce quand le moment serait venu. Par une inextricable alchimie des tissus, la corde et ma chevelure ne faisaient plus qu’un. Nous étions unies par nos fibres, liées jusqu’à nos vaisseaux les plus intimes. Irrémédiablement. C’est depuis cette époque que je fais de l’arythmie. Mon sang pulse au rythme de ses soubresauts. Parfois, vois-tu, elle se tord comme une liane ! Je la retrouve en tas, enchevêtrée. Il me faut alors passer des heures à démêler ses écheveaux aux boucles souples et aux curieux méandres. Au fil des ans, mes cheveux ont épaissi, ils ressemblent à du crin sec. Ils s’emmêlent et se nouent, inexplicablement. C’est pourquoi je les tresse et je les attache, de la même façon que je prends soin des fibres vivantes de la corde, comme je viens de te l’expliquer : je l’assouplis, je la frotte, et je l’oins pour lui plaire. Mais les fibrillations de mon cœur se précipitent. Je ne m’explique pas pourquoi… Cette corde, me dit-elle les yeux luisants, c’est celle que tu vois dans l’armoire… Je l’ai toujours gardée. Je ne peux pas choisir! Je crois que j’en mourrais, si j’essayais de me débarrasser de son entrave. Je ne peux t’expliquer la fascination qu’elle exerce sur moi. Aussi bizarre que cela puisse paraître, j’y tiens, comme si ma vie y était mêlée. Je l’ai depuis si longtemps ! Et puis il y a ces nuits : toutes ces nuits depuis tant d’années où mon parrain me rend visite, en rêve. Il m’est apparu alors qu’elle était encore enroulée dans la grange, soigneusement dissimulée derrière les fûts de chêne poussiéreux. – Claire ! Ma filleule chérie, Claire ! N’oublie pas ! Tu es mon héritière ! Tu prends soin de ce que j’ai laissé, n’est-ce pas ? Prends grand soin d’elle ! Elle est le souvenir de ce qui reste de moi. Chéris-là à ton tour comme moi je t’ai chérie, mon petit !… Tu vois. J’ai respecté ses dernières volontés. J’ai toujours obéi. Il m’avait dit d’attendre mon heure. Alors j’attends… Elle referma la porte qui gémit sur ses gonds et donna deux tours de clé. La corde disparut.
Je haussai les sourcils sans mot dire. J’étais très impressionnée. Claire semblait délirer et je me sentais décontenancée, et très mal à l’aise. Je restai encore un moment, puis m’éclipsai, soulagée de la laisser dans ses rêves.
Elle m’avait toujours raconté des histoires fabuleuses que je croyais vraies et qu’elle avait inventées… J’hésitai à la croire cette fois.
Il y a vingt ans qu’elle est partie ; Un dimanche matin. Je m’en souviens comme si c’était hier. Ce fut un jour sans odeur particulière. Le printemps sortait ses bagues vertes, rutilantes de perles de pluie ; les chatons pendaient aux branches des noisetiers, bercés de soleil. Quand mon grand-père, inquiet de ne pas l’entendre descendre l’escalier comme à l’accoutumée, est monté avec ma grand-mère, j’étais en train de tresser les cheveux de ma petite sœur. Nous avons entendu un grand cri perçant. Mon père est monté, ma mère à sa suite : je leur emboîtai le pas. Parmi les manteaux noirs, les châles, et les vieux jupons, la tante pendait, telle une poupée violette, décoiffée, désarticulée, le visage boursouflé. Je compris mais observai un silence de glace, tandis que la famille se hâtait. Claire me regardait. Son œil fou, un peu blanc, me fixait. Un atroce sourire semblait me dire : tu es mon héritière ! Prends bien soin de ce qui restera de moi, ma fille ! Une fois le calme revenu, le cadavre emmené à la morgue, je suis retournée dans la chambre. J’ai pris la corde. Je l’emportai. Ils crurent que les ambulanciers et les croque-morts s’étaient débarrassés de la corde. On n’y pensait plus. J’éprouvai cette peine qui vous donne une irrépressible envie de vomir. J’avais toujours pensé qu’elle allait mourir comme les très vieilles personnes, parce que c’était l’heure. Mais il y avait comme une malédiction à recevoir en héritage. C’est à moi qu’elle avait confié son récit. Victor, le parrain de son histoire lui avait dit d’attendre son heure. Et cette heure-là était venue. Avait-elle réellement choisi son départ ? La corde avait-elle fait sonner le glas ?
Je n’oublierais jamais cet affreux moment qui avait marqué la vie de mon aïeule et qui avait scellé sa destinée. Je comprenais son attachement à ce triste objet. J’en étais à présent la dépositaire… L’héritière à mon tour… J’aurais besoin d’une belle quantité de goudron de pin. Il allait falloir l’oindre, et la laisser se reposer. Promis ! J’allais bien m’en occuper.
Toujours est-il qu’à partir du moment où j’ai eu cette corde en ma possession, je me suis sentie…renaître. J’avais été depuis mon enfance une jeune fille nerveuse et timide. Je m’étais toujours montrée dépendante de ma famille, timorée, craintive, obéissant au moindre mot, respectueuse à l’excès. J’avais grandi dans l’ombre, sans passion, comme on végète dans une salle d’attente, j’étais l’ignorante passive d’un futur inconnu, sans gourmandise ni curiosité aucune. La corde a vite pris possession de mon âme. Insidieuse, reptilienne, sournoise, elle s’infiltrait en moi, tissant des liens invisibles en ma chair. Elle m’envoûtait, me fascinait.
Notre maison était vaste, elle comportait d’innombrables pièces, plusieurs caves, trois greniers. Ma chambre était au deuxième étage. C’était une charmante chambre de bonne, sous les combles. Une petite pièce mansardée tapissée de rose, cossue, coquette, chaleureuse. Cette pièce avait été taillée pour moi seule dans l’un des immenses greniers. J’y recevais mes amies. J’étais devenue populaire. Grâce à la corde, je me sentais investie d’une puissance dominatrice fabuleuse, ce qui m’offrait une forte emprise sur qui me côtoyait. On écoutait de la musique, on bavardait, on riait. J’étais devenue le nombril de ce petit monde. Loin de la famille, isolée, je m’y sentais chez moi, autonome. J’avais vite trouvé la cachette pour y poser la corde. Il y avait, dans une encoignure du grenier tendu de larges poutres de chêne, un vieux coffre noirci qui semblait avoir brûlé en partie. Ce coffre avait appartenu à l’un de nos aïeuls et servait de dépotoir à toute une armada d’objets disparates, entassés là de bric et de broc au fil des générations …J’avais écarté quelques outils rouillés, niché la corde puis l’avait recouverte d’une sorte de chemise de nuit en dentelles jaunies, partiellement déchirée, comme s’il s’était s’agit d’un être cher dont on veut adoucir le repos et garantir la quiétude. J’avais ma chambre. Elle avait la sienne ; certaines nuits je l’entendais striduler sous les jupons de coton fanés qui la couvraient, comme qui se retourne en dormant. Mon sommeil était perturbé. Je dormais peu ; bougeais beaucoup, me réveillais le front moite, les muscles crispés, tourmentée par d’inquiétants cauchemars où j’exécutais des gens, les punissant souvent par la corde. Quoique mon sommeil fût hanté, je me sentais en pleine forme, nourrie par des songes enfiévrés qui me paraissaient les réminiscences de mes vies antérieures. Je n’avais plus jamais faim. Mon intelligence semblait décuplée. Je devenais pur esprit. Presque uniquement cérébrale. Je peinais à reprendre pied dans un réel qui me semblait fade, insipide. Mes relations aux autres changèrent, à cette époque. Devenue anorexique, j’exerçais une forte attraction sur mes amies qui me trouvaient spéciale, originale, excentrique. J’avais adopté de longs vêtements noirs, me maquillais à l’extrême. J’étais inquiétante. Je me mis à fréquenter les endroits louches, glauques, où les jeux sulfureux flirtaient avec la souffrance. J’y appris les plaisirs que peuvent procurer des cordes et autres cordelettes dites de bondage ; les sévices et autres étranglements me ravissaient. Je devins une reine de la nuit. Me scarifiant, me droguant. Mes rites devenaient de plus en plus étranges et dangereux. C’est à ma famille que je dus mon salut. Ils ont pris le taureau par les cornes et m’ont faite d’abord interner, puis soigner. J’ai passé de longs séjours en sanatorium, frôlant la mort, implorant la rédemption. Je sortais. Je rechutais. J’ai vécu éloignée des miens et de notre maison pendant des années. Ma vie n’était pas de notre monde. Je vivais un cauchemar. J’ai guéri. Ma vie de femme s’est apaisée. J’étais heureuse, en paix. Cette histoire de corde avait fini de me hanter. Je ne retournai plus jamais dans la grande maison de mes parents, jusqu’au moment où il fallut la vider entièrement pour la vendre. C’est alors que nous avons renoué, la corde et moi. Il y a peu. Un an peut être avant notre rencontre…
…Je ne sais qu’elle fantaisie me prit, lorsque j’emménageai bien plus tard dans cette villa du sud-est de la France, d’accrocher à une poutre du garage cette corde, à côté d’un gros jambon à l’os. Elle est mon cimetière, ma relique, mon urne funéraire de prières. Il m’arrive parfois de m’arrêter et de la contempler. Je m’y recueille. Elle est ma symbolique. Elle répond à un culte macabre et fascinant. Ne suis-je pas devenue la gardienne de notre histoire familiale ? La grande prêtresse de la cérémonie de la corde, à la suite de ma grand-tante? Au fil du temps, en ai-je entendu, des histoires de famille, des récits incroyables du temps de mes ancêtres, qui dénombraient trois autres morts, par pendaison, bien avant le Victor. Qui par suicide, qui pendant la guerre. A croire que cette façon de partir en dansant était une routine, chez nous autres, les Gibet- Cordelier. Une façon de pirouetter sa mort.
La fin de notre vie se voudrait-elle systématiquement un macabre fléau, terriblement scandé par son cortège de douleurs infernales ? Oh combien angoissantes sont ces années de vieillesse, marquées d’horribles et cruelles maladies, qui glissent, inexorablement, vers cet inéluctable entonnoir qui nous précipite dans le néant! Terrifiantes sont ces dernières années qu’on ne peut dénombrer avec exactitude. Seul le grand sablier du temps écoule nos heures ! Le trépas est-il une farce, une ironie du sort ? Ou serait-il un choix ? Un passage vers un monde parfait ? Un accomplissement ? Ah ! Se vouloir cérébral et non plus charnel, se révéler pur esprit et se désincarner ! Voler ! Danser le Jerk sur la plus belle piste de danse, aux marges des enfers, choisir !
… Ce soir, j’enfile pour toi mes jupons du dimanche, j’ai mis de longs bijoux clinquants, des breloques en or, et autres colifichets sonnants ; j’ai choisi mes boucles d’oreilles les plus seyantes, accroché des peignes en ivoire pour relever les mèches de mes cheveux. Juste pour te plaire. Regarde ! Je zouke ! Je twerke! Tu sens le rythme ? Je n’ai jamais si bien virevolté. Elle est pour toi, cette dernière danse, mon trésor. J’ai fait la nique à la mort. Tu vois ? Je lui tire ma révérence. Je vais embrasser l’univers. La corde me fait le plus joli des colliers. Demain, ils trouveront mon corps, les cheveux enchevêtrés au nœud coulant de la veuve, désarticulé, comme une jolie petite poupée de chiffon, une marionnette qui effectue son ultime courbette.
La corde est l’instrument de notre perfection. Je te la lègue ! Elle sera ton cadeau. Elle te revient, maintenant. Tu es mon héritier ! Prends bien soin de ce qui restera de moi maintenant. Prends grand soin de nous…

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