ALMANACH VERMOT 1939 : HERNANI SUR UN COMPTOIR

la bataille d’Hernani – 1830

La première représentation d’Hernani est légendaire. On cite toujours le gilet rouge de Théophile Gautier parmi la foule enthousiaste et fiévreuse des jeunes amis de Victor Hugo emplissant la fosse des musiciens, toutes les  » secondes  galanteries  » et la moitié du parterre faisant une  » claque  » assourdissante pour imposer bruyamment le triomphe de l’oeuvre. Réaction utile, car redoutable était la froideur des anti-romantiques.

Un fait moins connu, authentique, est celui-ci, qui met Hernani sur le zinc.

Victor Hugo qui n’avait que 28 ans, avec le serrement de cœur de celui qui livre à l’inconnu sa pensée et peut-être son avenir, écoutait son drame dans la pénombre des coulisses, derrière un décor.

Le premier acte passe tant bien que mal, sans accident. Au second, quelques  » loges  » se mêlèrent aux applaudissements frénétiques des partisans agitant fièrement leur crinière.  Mais le danger n’était pas encore franchi :  » la scène des portraits « , désignée d’avance au rire par une parodie qui circulait dans Paris.

Don Ruy Gomez aborda noblement la file des tableaux de famille, et fut suivi par l’attention du public jusqu’au sixième ; mais là, tout à coup, il y eut résistance dans le public et commencement de murmures. Deux portraits de plus, on sifflait !… Heureusement le demi-vers  » j’en passe et des meilleurs  »  sauva tout.

Le dernier portrait fut acclamé, et les applaudissements redoublèrent quand Don Ruy aime mieux livrer sa vie et sa fiancée que son hôte, qu’il sait son rival. Et l’éclatant succès fut unanimement décidé par le long monologue de Charles-Quint au quatrième acte, immense tirade interrompue fréquemment par les bravos et qui finit dans une explosion de salves interminables !

Les salves d’applaudissements duraient encore quand on vint dire à l’auteur, dans un coin de la scène, que quelqu’un le demandait. Il y alla, et vit un petit homme à ventre arrondi par un léger embonpoint.

– Je m’appelle Mame, dit le petit homme, je suis l’associé de Mr Baudoin, l’éditeur. Voudriez-vous venir une minute dehors ? 

Quand ils furent sur le trottoir du Théâtre Français :

– Écoutez donc, poursuivit monsieur Mame, Monsieur Baudoin et moi souhaitons publier votre Hernani. Voulez-vous le vendre ?

-Combien ?

– Six mille francs.

– Ma foi ! nous en recauserons après la représentation.

– Pardon, insista le libraire, je tiendrais à terminer tout de suite.

– Pourquoi ? Vous ne savez pas ce que vous achetez. Le succés peut diminuer.

– Oui, mais il peut augmenter. Au second acte je pensais vous offrir deux mille francs, au troisième quatre mille, je vous en offre six mille après le quatrième ; après le cinquième j’aurais peur de vous en offrir dix mille.

– Eh bien, soit ! Dit Victor Hugo en riant : puisque vous avez peur de mon drame, je vous le donne. Venez chez moi, rue Notre-Dame-des-Champs, demain matin, et nous signerons.

– Autant signer tout de suite, j’ai les six mille francs sur moi.

– Je veux bien, mais…dans la rue comment faire ?

– Voici un bureau de tabac.

Avec l’auteur le libraire y entra, acheta une feuille de papier timbré, demanda plume et encre.

Ainsi le traité de la vente d’Hernani pour l’édition fut écrit et signé sur un comptoir ; si bien que tout de suite Victor Hugo reçut la somme, qui ne lui fut certes pas inutile, car pour toute fortune, il n’avait, ce soir-là, que cinquante francs en poche.

Jeudi 14 septembre 1939

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