ALMANACH VERMOT 1939 : Le courrier du Tsar, historiette véridique

Si extravagante qu’elle puisse vous paraître, l’histoire bouffonne que vous allez lire est absolument authentique. Elle s’est passée, aux chemins de fer de l’état, vers 1905-1906. La plupart des employés qui jouèrent un rôle dans cette galéjade sont encore de ce monde, mais ils sont tous en retraite. Seul le héros de l’aventure est décédé depuis bien longtemps mais son souvenir, lui, est bien vivant. On continue à raconter, dans les bureaux, ses multiples exploits, dont certains, véritablement, sont déconcertants. Bien entendu, le nom qu’il porte dans mon récit, très fidèle, n’est pas le sien. J’ai changé également celui des autres personnages. EG. GLUCK

Donc au début du siècle, Narcisse Lecardinois était expéditionnaire au réseau, qui revendique maintenant, non sans raison, le beau titre de  » réseau modèle « .

Comme beaucoup d’autres, il n’était pas satisfait de son sort, mais il se consolait, dans le commerce des Muses, des déboires que lui causait une administration ingrate. 

En effet, à cinquante ans passés, Lecardinois à qui, depuis vingt-cinq ans, était dévolue l’importante mission de décalquer le courrier quotidien, Lacardinois n’avait que trois mille francs d’appointements et il n’osait plus caresser l’espoir de devenir un jour expéditionnaire principal. Par bonheur, quelques rentes venaient, fort à propos, compléter ses modestes émoluments. Et il vivait en somme dans l’aisance. Un ménage sans enfant qui, au temps heureux d’avant la guerre, disposait d’environ six mille francs, pouvait mener à l’existence assez agréable… C’est ce que ses collègues faisaient observer à Narcisse, quand il gémissait sur les injustices du tableau d’avancement.

–  » Tu as du toupet, toi, de te plaindre ! Toi qui as de la fortune…! Nous qui n’avons que des charges, qu’est-ce que nous dirons alors, si toi tu protestes !

À quoi notre homme ne manquait pas de répliquer qu’il s’élevait toujours contre le préjudice moral qu’il subissait.

–  » Enfin, s’écriait-il souvent avec amertume, enfin sapristi ! Je vois un tas de blancs-becs nommés rédacteurs, alors que moi, qui fait de la littérature, je suis toujours affublé du titre d’expéditionnaire ! C’est un non-sens ! Un non-sens scandaleux !

Et quand il était dans une de ces heures de découragement, il imaginait des représailles terribles contre ses supérieurs…

–  » Puisqu’ils s’obstinent à me méconnaître, disait-il, je ne leur offrirai pas mon prochain recueil de poésies. « 

Mais les poètes ont des trésors d’indulgence. Quand le volume paraissait, édité naturellement aux frais de l’auteur, Narcisse Lecardinois, heureux de voir son nom imprimé, oubliait sa rancune, pourtant légitime, et s’empressait d’apporter à son chef de bureau et à son chef de division un exemplaire, tirés sur Hollande, et dont la valeur s’accroissait d’une flatteuse dédicace.

Cette munificence offusquait Prosper Boutot, le vieux commis d’ordre.

–  » Dieu que vous êtes bête, s’écriait-il, si vous croyez que les manitous de la boite vont vous savoir gré de votre amabilité !…Ils font des gorges chaudes de votre œuvre !

–  » je me moque de l’opinion des sots, répliquait Narcisse vexé. Tous les potentats de l’administration peuvent tourner en dérision ce que j’écris, ils n’empêcheront pas que ma plume m’ait valu ceci ! Et Lecardinois désignait le ruban violet dont s’ornait sa boutonnière.

– Elle vous vaudrait bien d’autres décorations, si vous étiez tant soit peu intrigant ! Dit un jour Lucien Michois, un jeune rédacteur qui, par son élégance, impressionnait le poète.

Et il exposa qu’un littérateur de ses camarades  avait obtenu cinq ou six décorations, en adressant,  aux souverains d’Europe et d’Asie, des vers à l’occasion de leur fête, de leur anniversaire ou de la naissance de leurs enfants…

Narcisse Lecardinois répliqua avec hauteur :

–  » Mon cher, quand on est aussi républicain que je le suis, on n’écrit pas pour les rois ou les empereurs !

Cependant, ayant lu le lendemain que la tsarine venait de mettre au monde une fille, il estima qu’il pouvait célébrer cet événement, les Russes étant nos amis et nos alliés…

Le soir même, car Narcisse n’était jamais à court d’inspiration, le soir même, un sonnet qui, n’étant pas sans défauts, ne valait pas un long poème, partait à l’adresse du tsar…

Le poète-expéditionnaire n’avait conté à personne, pas même à sa femme, qu’il avait tenté de resserrer dans la mesure de ses moyens, les liens d’affections qui attachaient la Russie à la France.

Il n’ignorait pas, en effet, que son envoi pouvait ne pas toucher l’empereur. Qu’un secrétaire négligeant omis de lui en parler, et jamais il n’en n’aurait de nouvelles.  Qui qu’il lui en coûtait beaucoup, il préférait donc se taire. Car Mme Euphemie Lecardinois et ses collègues jugeraient certainement que ses vers étaient médiocres, si de Russie n’arrivait pas quelques lignes de remerciements…

Quinze jours se passèrent sans que Narcisse reçût la lettre espérée, et, comme il ne doutait pas des qualités de sa poésie, il commençait à penser que la politesse n’était pas la vertu dominante du tsar.

–  » je lui accorde, se dit-il, une semaine encore pour me répondre. Si d’aujourd’hui en huit, rien de lui n’est parvenu, je le tiendrai pour un pignouf ! « 

Il n’eut pas, heureusement, à traiter aussi cavalièrement l’empereur de toutes les Russies. Avant l’expiration du délai qu’il s’était fixé pour médire du tsar, il reçut une lettre de son ministre des Affaires étrangères, qui lui apprit que sa Majesté avait été  » très émue  » de sa délicate et charmante attention « .

la joie et l’orgueil du poète ne connurent plus de bornes. À tous ses collègues, à tous ses amis, à tous ses voisins, Narcisse Lecardinois lut l’épître du ministre russe. Mme Lecardinois en parla à son boucher et à son épicier, et aux saluts que ces commerçants lui firent, Narcisse comprit que, désormais, il était un haut personnage.

A l’administration, il fut un autre homme. Jusqu’alors, il s’était contenté d’être ridicule. Il devint odieux.

Toisant les gens, s’immisçant dans toutes les conversations, il donna, le verbe haut, des avis qu’on ne lui demandait pas, imposa son opinion et traita d’imbéciles ceux qui s’avisaient de ne pas la partager. Cette attitude, après avoir amusé, choqua.

Lucien Michois, le rédacteur élégant, estima que l’outrecuidant poète méritait une leçon, et il confia au vieux commis d’ordre Boutot, son intention de jouer à Narcisse un tour dont il conserverait , à coup sûr, longtemps le souvenir…

L’idée de Michois devait être comique, car Prosper Boutot, après avoir ouvert de grands yeux ahuris, fut pris d’un fou rire qui le suffoqua. Elle n’eut pas moins de succès auprès de Loustanol, l’archiviste, et de Planot, le sous-chef de bureau, qui, malgré son grade, ne répugnait point à se divertir aux facéties de ses subordonnés…

Quelques jours après ces confidences, un monsieur d’un chic extrême – monocle, dix-huit reflets, rosette multicolore – se présentait au bureau et demandait à parler à Narcisse Lecardinois.

Le poète accourut.

–  » C’est bien monsieur Lecardinois que j’ai devant moi ? dit le monsieur, chapeau bas.

– C’est bien moi, répondit Narcisse, troublé par le grand air de son interlocuteur.

– Monsieur, reprit celui-ci, je suis le comte Nicolas Alexis Pétouroff, attaché à l’ambassade de Russie, et filleul de sa Majesté le tsar. sa majesté a bien voulu me charger d’une mission  très agréable, celle de vous dire combien l’admirable poésie que vous avez composée pour la venue au monde de sa dernière fille, a enchanté son coeur de père et d’empereur…

– Monsieur…, balbutia le poète, bouleversé.

– De pareilles manifestations de sympathie, continua le comte, prouvent combien l’alliance franco-russe est solide, et vous avez, monsieur le poète, bien mérité de la France, de la Russie et de la poésie. mais notre bien-aimé Petit Père le tsar a estimé que les paroles – surtout des paroles aussi peu éloquentes que les miennes – étaient insuffisantes pour récompenser votre talent et votre patriotisme, et il m’a chargé de l’enquête – très sérieuse – qui, chez nous, précède toujours toute proposition de décoration !

Alors, tandis que les collègues de Lecardinois se retenaient à grand-peine de pouffer, car cette scène avait lieu dans le bureau même, alors l’envoyé du tsar –  » le courrier du tsar « , comme devait dire par la suite le poète – posa à Narcisse , de l’air le plus grave, les questions les plus saugrenues. Après s’être fait révéler son âge exact et le lieu de sa naissance, il voulut connaître quelles maladies l’avaient alité durant son enfance, s’il avait eu des parents écrivains, s’il avait fait un mariage d’amour, comment il s’était aperçu de sa vocation poétique et son opinion sur les bienfaits de l’incinération. L’interrogatoire dura une heure. Nicolas Alexis Pétouroff noircit quatre grandes pages de notes. Et il se retira en promettant à Narcisse qu’avant un mois, il recevrait de nouvelles heureuses de Russie… Lecardinois l’accompagna non seulement jusqu’au bas de l’escalier, mais jusque dans la rue.

Quand il se retrouva devant ses collègues, le poète eut la joie de constater que la visite du courrier du tsar les avait rendus déférents. Tous vinrent lui serrer la main et le sous-chef le félicita avec émotion.

–  » Voilà, messieurs, dit Narcisse, les charmantes aubaines que valent les muses à ceux qui les courtisent.

– Faudra arroser votre décoration ! Déclara Prosper Boutot, le vieux commis, pour qui tout événement était prétexte à absorption de liquides.

– Messieurs, promit le poète, d’aujourd’hui en un mois je payerai le champagne.

Si jamais parole devait être agréable à tenir, c’était bien celle-là. Et pourtant elle ne fut pas tenue…Il est vrai que  » les nouvelles heureuses  » annoncées n’étaient pas arrivées.

Cinq semaines, six semaines passèrent sans que Narcisse entendît parler de quoi que ce fût. Son énervement était inouï. Il accusait de négligence impolie, non pas le tsar, certes, mais quelque obscur employé de son ministère de l’Instruction publique. Et il parlait de faire le voyage à Saint-Pétersbourg pour éclairer l’empereur sur l’incurie de son administration.

–  » Je lui rendrais là un gros service ! Affirmait-il.

Il alla à l’ambassade,  mais comme il avait oublié le nom du courrier du tsar, il ne put obtenir que de très vagues renseignements et reçut le conseil de patienter.

–  » Quelle malchance que je ne me rappelle plus le nom du comte ! Gémissait-il continuellement.

Chose étrange, personne dans le bureau ne l’avait non plus retenu. Il est vrai que la visite de ce très grand de la terre avait tellement mis à l’envers toutes les têtes !…

Des années se sont écoulées depuis le jour mémorable où Narcisse Lecardinois fut congratulé en termes épiques. Et comme soeur Anne, il attend toujours sans rien voir venir, mais sans désespérer.

Jamais l’idée ne l’a hanté qu’il pouvait avoir été victime d’une mystification, et maintenant ses cartes sont ainsi libellées :

Narcise Lacardinois

homme de lettres

Officier d’académie, O.E

– O.E ? S’est écrié Proper Boutot, quand il a lu ces initiales mystérieuses, qu’est-ce que ça veut dire O.E ?

– cela signifie  » ordre étranger « , a répondu gravement le poète. Comme je ne sais pas encore quelle décoration le tsar me décernera…

E.G.GLUCK

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