La voix des poètes – non à la guerre -« Poète Bouffe-Pieds  » – Georges Sarrut

En résonance avec Anna Akhmatova


Tu es habillée pâle aujourd’hui, Anna Akhmatova !
C’est la pâleur de Kiev et celle d’Odessa
quand la pluie du sang rouge ruisselle sur le fer,
quand le silence vibre à la nuit qui combat
l’adret de ton soleil pour un ubac obscur.
Où êtes-vous tous les poètes quand l’ombrée du destin
n’est plus qu’une ombre vaine aux yeux ensorcelés ?
.
Qui sont tous ces fous rois du monde
qui ne voient les grands cerfs qu’au théâtre de l’or
et qui voient les poissons dans des cercles d’argent ?
Cosmogonies défuntes au cercueil d’Orient …
.
Je sais cette ombre vaine
qui s’englisse et s’endort au dedans des coeurs faibles,
c’est l’ombre des pensées qui se tournent à l’horreur,
qui lustrent la mémoire des chants désespérants
et qui jalousent en vain le pouvoir du néant.
Les ombres doivent périr pour que le jour soit vif,
les ombres de l’oubli aux brumes de l’esprit.
.
Où êtes-vous poètes aux lendemains comptés,
quand les cordes ne chantent qu’aux airs désaccordés ?
Dans le monde en discorde est une morgue immonde
qui se traîne à folir l’enfance et la sapience
par des lourdeurs éteintes aux lendemains perdus.
C’est la morgue inclémente et l’outrance qui hait,
c’est la triste défiance couchée dans l’indolence.
Sanglante est l’hébétude au sort déglorifié,
les mains dans les genoux qui se plient sans recours,
et c’est le jour qui meurt de se croire immortel.
.
Anna, quand s’inclinent les montagnes devant notre affliction,
revois le jour blessé au tournant de sa vie,
les mots qui ont bondi au dehors de l’esprit.
C’est le monde qui glisse à sa dérive noire,
emportant ta beauté dans son sang qui se lasse,
c’est la rivière hautaine à son cours suspendu
et c’est l’Akhmatova de ton nom qui se glace.
.
Le poète a bouffé ses pieds pour ne plus danser la démesure
et toi bouffon du ciel, une mortelle peine se terre dans ton bagne.
Ni sous son oeil à Kiev, ni dans l’Odessa de son enfance,
la poésie ne peut mourir à cloche-pied des mots aux pas chassés.
Où sont allés « les pas dansants », Domi ?
… Dans l’interdit des nuits de brume où va la lune en claudiquant,
dans la nuit sombre qui s’entriste à ne plus retrouver son aube.
Au talon du danseur une épine le brûle,
c’est la funèbre étoile au-dessus de sa tête
qui se tord de douleur sous la botte de sang …
.
Ô toi le spinario de Kiev, la douleur de l’épine, tire-la au néant,
contorsionne le temps pour aller dans la ville, blanche de mon espoir.
Et toi, maudit poète, endosse le grand sakkos du patriarche
dans la chambre des armes et marche à ton destin …
Bouffe tes pieds sanglants des épines du monde
tombées de ta couronne où gît la pierre d’angle.
C’est la terre qui meurt crucifiée de pouvoirs
et c’est ta poésie qui reviendra couler au bord de la Neva.
.
Anna, ton Requiem, femme de solitude,
au pied du mur aveugle rougit le sol mourant.
Et je marche à l’aurore vers une enfant qui pleure,
dans une chambre sombre, un cierge agonisant …

Poème découvert via la page facebook d’ Artetfeu Artetfeu




Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s