ALMANACH VERMOT 1940 : Les cailloux dans le confiture,une histoire de Pierre Desclaux

Pour la cinquième fois en huit jours, M. Octave Papounel découvrait des cailloux dans sa confiture de groseille et s’arrachait les quelques cheveux qui lui restaient, à la pensée qu’un de ses client eût pu faire la même trouvaille et venir se plaindre à haute voix dans sa boutique.

M. Papounel tenait un commerce d’alimentation fort bien achalandé et qui avait bonne réputation. L’épicier se demandait avec angoisse d’où pouvaient provenir ces cailloux. Pourtant il était certain de ne pas les avoir mis lui-même dans la bassine, le jour où il avait procédé en personne à la confection délicate de la confiture.

Il cherchait à élucider le mystère, sans toutefois faire de bruit, et surveillait ses deux employés de magasin, Lucien et Louis.  Mais il dut bientôt se rendre compte que ces garçons ne se songeaient aucunement à lester de cailloux les grands pots de faïence dans lesquels la confiture attendait d’être livrée aux consommateurs.

-J’en arrive à penser, dit-il à sa femme, qu’il se produit dans les pots un travail de formation de roches. J’ai appris ça autrefois à l’école et je ne me souviens pas exactement du nom compliqué de l’opération.

Mme Papounel haussa les épaules et se moqua de son mari. C’était une personne qui lisait des romans toute la journée, à la caisse de la boutique, et qui interrompait avec peine sa lecture, chaque fois qu’il fallait rendre la monnaie à une cliente.

L’épicière, à cause justement de ce goût excessif qu’elle avait pour les livres, vivait un peu dans les nuages et souvent était à cent lieues de l’épicerie, préoccupée des aventures de son héros ou de son héroïne du jour.

Elle avait fini par se croire d’une instruction tout à fait hors pair et se trouvait  bien supérieure à son brave homme de mari, qui n’avait pas, certes, inventé le fil à couper le beurre. Aussi souriait-elle de pitié toutes les fois qu’Octave émettait quelqu’une des naïvetés auxquelles il excellait.  Ce n’était cependant pas une méchante femme. Elle adorait son mari, appréciait en lui ses qualités de grand travailleur, mais ne pouvait s’empêcher de le juger peu curieux des choses de la littérature.  Et dame, à ses yeux, c’était une tare. Puisqu’elle ne vivait que pour ses romans.

Mme Papounel ne prêtait guère attention à la bonne marche de l’épicerie. Son mari, homme actif, veillait à tout. Elle se contentait de tenir la caisse avec soin et de faire les comptes le soir venu. Néanmoins, elle s’intéressa à cette histoire de cailloux parce qu’elle était abracadabrante et s’enveloppait d’un certain mystère.

Elle ouvrit l’œil et, procédant à des investigations patientes et méticuleuses, comme elle en avait vu faire, à Sherlock Holmes notamment, elle finit par triompher.

Un matin, avant l’ouverture de la boutique, elle pinça Désirée, la bonne,  en train de plonger un énorme caillou  dans un pot de confiture.

Mme Papounel poussa des cris joyeux et appela son époux.  Elle se moquait pas mal de l’acte de Désirée, mais elle entendait faire une fois de plus à Octave la démonstration de sa supériorité morale.

L’épicier se mit en colère et apostropha l’infortunée Désirée qui, lamentable, sale, dépeignée, la tête basse, se tenait comme une coupable devant ses juges.

– Mais enfin pourquoi avez-vous fait cela ?

La bonne larmoya :

– Je suis une honnête fille !

On ne put rien lui tirer de plus.

M. Papounel fut tragiquement éloquent :

– Voyons, Désirée, vous n’êtes pas méchante. Il y a plus de six mois que vous êtes à notre service, et nous n’avons jamais eu à nous plaindre de vous. Pensez à la gravité de votre acte ! Des cailloux dans la confiture ! Mais vous pouviez provoquer de redoutables embarras d’estomac et même des lourdeurs, des perforations intestinales ! Oui, Désirée vous avez peut-être des morts sur la conscience ! Nous ne devons pas vendre de cailloux à la clientèle ! Nous risquerions de passer en correctionnelle.

Désirée bégaya dans un déluge de sanglots :

– J’suis une honnête fille, et c’est parce que  j’ai entendu que m’sieur n’faisait pas le poids !

– Comment ? s’exclama Papounel suffoqué, qui a raconté cela ? il ne manque pas d’un certain toupet ! celui-là si je le pinçais !

– Je suis une honnête fille et j’aime pas qu’on puisse dire que j’travaille chez des gens malhonnêtes ! j’l’jure à Mme et j’l’jure à monsieur !  j’ai entendu quelquefois des clients qui se plaignaient d’ne pas avoir le poids d’confiture.  Alors j’ai mis des cailloux pour que ça pèse et qu’elles soient contentes !

Monsieur Papounel entra dans une grande colère  et brandissant les bras, qu’il avait fort longs, il s’exclama :

– Désirée, vous n’êtes qu’une imbécile ! la prochaine fois que vous vous permettrez  de recommencer une semblable facétie, je vous flanque à la porte dans les cinq minutes. Vous ne saviez donc pas que vous pouviez déshonorer ma maison ? Désormais j’aurai l’œil sur vous, tenez- vous-le pour dit !

La bonne regagna la cuisine, qui était derrière la boutique, donnant de plain-pied sur la cour, tout à côté  de la loge des concierges. Ceux-ci justement étaient en train de battre un tapis.

Ils virent Désirée en larmes et lui adressèrent la parole, afin de se renseigner sur les motifs d’un chagrin si intense. La domestique raconta son histoire. Les concierges faillirent s’étrangler de rire et dirent à la bonne :

– Mais ma pauvre fille, si vous voulez écouter tout le monde, vous n’en finirez plus.  Les Papounel sont les plus honnêtes des commerçants du quartier et jamais que je sache, il n’ont fait faux poids.  Vous risquez, en revanche, de leur apporter de sérieux ennuis et même de finir en prison. Désirée épouvantée se remit à pleurer de plus belle, c’était une âme simple.

Les concierges avaient trouvé l’aventure tellement drôle, qu’ils la racontèrent. Deux heures après, elle avait fait le tour du quartier.

Ce matin-là M.Papounel eut une émotion. Il découpait avec conviction un morceau de Roquefort, lorsqu’un homme hirsute pénétra dans la boutique et s’écria :

– Où est le patron ?

Octave Papounel s’avança, avec  un sombre pressentiment. L’individu tira de sa poche un caillou et le brandit sous le nez de l’épicier. Sa femme qui lisait un roman de Pierre Benoit, son auteur favori, s’interrompit et eut une émotion. Elle crut qu’on voulait attenter à la vie de son mari.

– Alors, dit l’homme, vous croyez que cela va se passer comme ça ? j’ai fait cette découverte dans la confiture, j’ai…

– Chut, chut, chut, fit Papounel, je reconnais mes torts. C’est un employé qui a voulu me jouer un vilain tour. Tenez, mon ami, tenez, je vais vous indemniser. Je vais vous donner un pot d’un kilo.

– Comme ça je veux bien, fit le gaillard qui n’était rien qu’un audacieux escroc. Mais, vous savez, il vous faudra désormais me consentir des prix d’amis…ou alors…

– Soyez sans crainte, répondit Papounel en lui passant la main dans le dos, entre honnêtes gens on s’entend toujours.

– Comme ça je veux bien, fit le gaillard qui n’était rien qu’un audacieux escroc. Mais, vous savez, il vous faudra désormais me consentir des prix d’amis…ou alors…

L’homme partit et Papounel s’épongea le front. Il avait eu chaud. Une demi-heure venait à peine de s’écouler qu’un deuxième individu, d’aspect encore plus minable que le précédent fit irruption dans l’épicerie et sortit de sa poche un énorme caillou. Cette fois, l’épicier ne discuta pas et se dépêcha de s’en débarrasser dans les mêmes conditions. Hélas, il n’était pas au bout de ses peines.

Tous les miséreux du quartier venaient de se donner le mot et chacun apportait un caillou. D’abord l’épicier avait cru sincèrement se trouver en présence de victimes de Désirée, mais il s’aperçut bientôt qu’il était volé par des gens sans scrupules qui profitaient de la situation. Il n’osait pas refuser et se contentait d’indemniser les prétendus clients. Me Papounel avait bien voulu consentir à descendre des hauteurs où elle planait pour se lamenter et prononcer, sur la malhonnêteté des hommes…et des femmes, des paroles définitives. Désirée, chaque fois que quelqu’un venait, recevait en contrecoup toute la fureur de l’épicier. Il se ruait, en effet, dans la cuisine, l’air en colère et montrant le poing à la domestique atterrée lui criait :

– Encore un, triple bête !

Et Désirée pleurait. Ce fut toute la journée un défilé perpétuel. Lucien et Louis, les deux garçons, qui supportaient, eux aussi, la mauvaise humeur du patron, qui, d’habitude était d’un caractère si égal, passaient leur temps à transporter des cailloux dans la cour.

On en bâtissait un tas bien ordonné et Désirée, pour faire oublier son acte et désireuse de se rendre utile, alignait les pierres au cordeau, comme un vrai cantonnier. Les concierges surveillaient l’opération de leur croisée et ne ménageaient pas leurs réflexions :

– Eh bien ! Ma fille, vous pouvez vous vanter d’avoir fait un joli coup !

Désirée ripostait confuse :

– Je n’en avais pas mis tant que ça !

Vers le soir, il y eut de nouveau un  grincement affreux qui incita Mme Papounel à grimacer.

Un individu poussant devant lui une brouette à la roue mal graissée, s’arrêta juste en face de la porte de l’épicerie. Il enleva une petite bâche qui se trouvait sur la brouette et l’on vit  une armée de cailloux. Cynique, le bonhomme s’en fut droit à Papounel et  lui dit :

– Voilà, il y a longtemps que je vous avais percé à jour, je ne disais rien, je gardais les cailloux, en me proposant de vous les rapporter un jour. Ce jour de gloire est arrivé ! vous pouvez les compter. J’estime que chaque caillou représentait  à peu près, comme poids, vingt sous de confiture. Etant donné que vous me devez des dommages et intérêts, donnez-moi 300 francs et n’en parlons plus.

Il était menaçant, Papounel, complétement avachi, fit signe à sa femme, elle paya sans murmurer.

Le contenu de la brouette alla grossir le tas de cailloux dans la cour. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’un tombereau chargé de pierre fit une halte devant la boutique. Papounel leva les bras au ciel.

Le charretier, un brave homme à la mine réjouie, entra chez l’épicier et s’exclama :

-b’jour m’sieurs, dames !

Papounel, prenant une décision héroïque, s’avança :

– Vous croyez que cela va durer encore longtemps ?

– Quoi donc ? demanda l’autre, les contributions ?

– Non, mais votre manège :

– Je n’ai pas de manège, cher monsieur, et tout ce que je demande, c’est que vous vouliez bien vous occuper de moi.

– Je ne vous payerai pas.

Le charretier éclata de rire :

– Ah ! il ne manquerait plus que ça !

Papounel bombait le torse, serrait les poings.

– Certainement, s’écria-t-il, prêt à tout, même à faire le coup de poing, on s’est assez moqué de moi et je …

– allez, allez, farceur, reprit le charretier jovial qui croyait à une plaisanterie. Servez-moi, je suis pressé. Un quart de gruyère, svp !

Pierre Desclaux

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