Micro nouvelle : le village fantôme – Jacqueline Fischer

Cela fait un an que ça dure. Le matin je me réveille et j’ai le pied sur la descente de lit, et comme  dans un sursaut d’espoir, je me dis : aujourd’hui peut-être. Je  chausse mes pantoufles, je m’étire, je retarde le moment.  Et puis comme il faut bien, je me dirige vers la fenêtre, je tire les  rideaux, l’un après l’autre.  pour faire durer le jeu, je  ferme les yeux et déjà je sais. De ce côté-là, jamais un rai de lumière vive et claire ne vient transpercer le tissu fin des paupières jusqu’à  en faire rougeoyer les vaisseaux sanguins dans un bref incendie de vie.

A l’horizon, ce village, derrière lequel il semble que l’espace s’arrête. Rien, rien que cette clarté blanche grisâtre et cette brume qui gomme presque tout dénudant juste le haut du clocher. Même la végétation a l’air d’un gris sombre,à moins je ne prenne les nuages pour des arbres. Rien que cette ouate, et les bâtiments qu’il faut deviner. Mais y a t-il autre chose que cette église et au premier plan quelque chose, qui semble un de ces petits temples qu’on construisait dans les propriétés cossues, pour s’y reposer ou qui sait y jouer de la musique. Si la colonnade était plus basse, j’imaginerais un lavoir. Ce n’est pas tout près, ni trop loin..: à vol d’oiseau quelques kilomètres tout au plus, je ne sais pas, je n’y suis jamais allée. Pas encore. Sur la gauche, un chemin y mène. Je n’y ai jamais vu personne : pas le moindre randonneur pédestre, pas la moindre bicyclette, encore moins une voiture. A dire vrai, il n’est pas sûr que ce chemin mène au village peut-être fait-il comme moi le chemin : il se détourne …il évite. . On se dit que si on tournait le dos à ce paysage et qu’on marchait résolument à l’opposé on irait forcément vers le soleil, la joie, la chatoyance de ces pays du sud où tout vibre presque trop fort les cris, les rires, les odeurs et le vent. De ce côté, jamais un souffle pour chasser cette masse qui stagne. C’était comme ça hier, c’est ainsi aujourd’hui et demain encore la même chose. En fait, à bien y regarder – et j’y passe bien un quart d’heure chaque matin – on peut percevoir des nuances ; au printemps la brume devient plus blanche, plus transparente et on s’imagine qu’on pourra alors discerner un peu plus au travers que ce clocher d’église. En été la brume est presque dorée, mais le ciel reste plombé comme lourd de tous les orages que n’a crevé encore aucun chagrin secret, refoulé. Quand l’automne arrive le brouillard alors devient plus opaque et presque poisseux, on dirait qu’il colle aux bâtiments, qu’il repeint l’horizon d’un gris si sombre qu’il vire au bleu. Et l’hiver c’est partout couleur de tourterelle, plus clair encore les jours de neige. Un an que je suis ici et que comme tout le monde je vis de l’autre côté. Côté cour, rue et jardin, côté rires. Une fois la chambre aérée, le lit refait, je passe dans la salle de bains et je commence à oublier ce décor presque immuable. Et puis je déjeune vite dans la cuisine, avant que les enfants n’arrivent. J’en garde trois, que leurs parents, mes voisins m’amènent chaque jour. Parfois un adulte s’attarde et je leur offre un café. J’ai aménagé à côté de la cuisine une salle de jeux et mes petits pensionnaires s’y installent déjà. Cris, chamailleries gentilles. Je veille sur eux plus que je ne surveille. Je n’ai pas la télévision, et mes petits compagnons ne la réclament pas, les jouets semblent leur suffire. Souvent je leur raconte des histoires, même si les plus jeunes ne parlent pas encore, je suis sûre qu’ils comprennent, au son de la voix. De ce côté, le soleil, souvent. Les jours de beau temps, la rue passante où j’habite. Le marchand de glace qui passe à cinq heures, juste au moment où les écoliers sortent. Du bruit, des passants. La vie, quoi. J’y passe presque tout le jour sauf quand j’amène les enfants au parc. Les journées défilent vite. Un an, donc que je suis ici, un an que je commence toutes mes journées par ce regard vers l’autre horizon, celui du bourg-fantôme aux nuages. Jour après jour, je retarde le moment de faire ce qui est logique et rationnel : en parler à mes voisins, leur demander le nom de cette agglomération où il semble qu’âme ne vive ni ne sorte. A dire vrai, difficile savoir, dans la journée je suis si occupée par les enfants que je ne songe même plus à aller guetter du côté nord quelque hypothétique signe de vie. Le soir en automne et en hiver quand mes petits garnements s’en vont, il fait nuit ou quasiment. Je suis fatiguée, ces petits bouts, ça vous use, même si pour rien au monde je ne voudrais changer d’activité. Autrefois, quand j’étais plus jeune, dans une autre ville, j’ai d’abord soigné mes vieux parents, comme il sied à la benjamine, quand elle reste vieille fille. Ensuite je suis devenue gardienne agréée, pour gagner ma vie. La maison de mes parents a été vendue, et j’ai loué ici, sans même savoir que par la fenêtre de ma chambre, je verrai ce paysage qui m’intrigue. A la belle saison, je travaille souvent au jardin jusqu’à la nuit tombée ou bien les voisins viennent partager un barbecue, ou bien encore je m’assois sur le banc et je lis un livre. J’ai toujours aimé la lecture, les histoires. J’entre dedans vraiment et c’est alors une autre vie qui me semble tout autant la mienne. Je songe à ce livre d’un poète que j’ai lu et qui s’intitule : « Je vivrai l’amour des autres ». Le soir donc je refais le chemin en sens inverse du sud au nord. Je quitte la cuisine (qui me sert aussi de salle à manger), je passe dans la salle de bain, et puis je vais me coucher en me demandant si demain quelque chose a changé derrière les lourds rideaux de la fenêtre. Alors vous comprenez ; j’aime mieux inventer des histoires aussi pour ce village là bas, plutôt que d’aller en réalité savoir ce qui s’y passe. C’est mon décor, mon théâtre intérieur. c’est un peu comme les images peintes autrefois sur la tranche des livres, qu’on ne pouvait discerner que selon le bon degré d’ouverture. « Mon » paysage pourrait être alors ce décor de mes rêves. Parfois je me dis qu’il ressemble à une partie de ma vie. Je ne suis jamais mariée ; quand ma mère est décédée, fort âgée, j‘avais passé la trentaine, je n’étais jamais vraiment sortie, comme on dit. Dans ma famille, on disait que j’étais née trop tard, née en trop. On disait aussi que j’avais un physique trop ingrat pour plaire aux hommes. Je suis petite, maigre, plate, un visage en lame de couteau pas même régulier. Je n’ai rien de beau, même pas le regard, les mains ou les cheveux comme certaines. Rien de vraiment repoussant non plus. Je suis terne : voilà : terne au point qu’on a du mal à me voir. Comme si j’attirais sur moi toute la poussière du monde. J’ai pris l’habitude de me faire toute petite. Jeune fille, je suis bien allée danser quelques fois, mais il était très rare qu’on m’invite et jamais deux fois, en tout cas. On me disait de m’arranger, ma mère ne me trouvait pas assez coquette. Mais le jeu de l’amour, de la séduction, c’est bizarre, il me semblait que c’était pour les autres, comme un film qu’on regarde et dont on sait bien qu’on n’y jouera jamais le rôle principal. Je ne me suis pas arrangée, je m’en suis arrangée. Les enfants me rendent ce que je n’ai pas eu. Quand je suis avec eux, je suis bien. Je n’ai jamais éprouvé le besoin d’en avoir un à moi. Je n’ai pas de regrets, on dirait que ma chair est restée froide. Je sais cela peut sembler difficile à comprendre, surtout à une époque où chacun a vécu à sa façon la grande libération sexuelle. Ces choses-là, comme on disait autrefois, ne m’attirent ni ne me répugnent : je ne les connais pas, c’est un domaine étranger d’où je me suis peut-être bannie. On ne m’a guère aidée non plus. Il semble juste que ce ne soit pas fait pour moi. Ou du moins, j’ai réussi suffisamment à m’en persuader. Certains soirs, j’imagine pourtant que dans une maison près des ruines, vit un être qui me ressemble et qui m’attend sans le savoir, un être qui est mon double qui souffre quand je pleure et qui rit quand je ris. Je ne l’ai jamais vu, mais quelque chose m’assure qu’il existe et que ce paysage n’est pas là juste pour faire décor de théâtre sur la scène de ma vie. J’essaie d’imaginer les maisons, leurs façades toujours invisibles, leurs intérieurs et alors j’entends, j’entends même les conversations. Les gens se disent ce qu’on se dit partout :

-Alors la journée s’est bien passée ? ou bien :

-On mange quoi ce soir ?

Et puis parfois des disputes comme ici dans les jardins où un des jeunes couples qui me donne son fils à garder ne cesse de se chamailler pour des broutilles. J’ai même commencé une sorte de journal où j’écris toutes ces chroniques, le soir avant de me coucher. J’ai donné des noms aux habitants, si bien que le matin, il m’arrive de me demander si Arlette s’est réveillée assez tôt pour ne pas arriver en retard au travail ou si Charles va encore hurler sur sa voisine qui laisse divaguer son chien. Et puis la pensée me revient en plein cœur lancinante, langoureuse, de cet autre qui m’attendrait bien peut-être, puisque tous ceux que j’ai croisés dans la vraie vie, eux, n’ont pas cru s’apercevoir que j’existais, que j’étais comme eux femme de chair et de sang.

Le jour, je vis cette vie des plus normales, des plus sociales. Je descends parfois au village, les jours d’école où je ne garde que les plus petits. Le soir et la nuit je redeviens créature de ce village fantôme et, que je rêve éveillée ou endormie, alors peu m’importe. Dans ce monde-là, je porte les robes de dentelle que je n’ai jamais eues, mais je ne les mets que pour lui qui me regarde sans me voir jamais et qui sait pourtant plus de moi que mes joyeux voisins avec qui je ris et plaisante autour d’un apéro. Ils disent de moi : -Aline, c’est une bonne fille. On peut compter sur elle. Toujours disponible. Il ya cette chaleur habituelle d’une vie banale et si prenante car s’occuper d’enfants aussi jeunes prend toute mon énergie. Et cette ardeur sourde de ma vie secrète. A présent le matin, il m’arrive de ne plus tirer les rideaux par peur de voir que le village existe vraiment. Si la brume se levait, si je voyais vraiment la réalité, il me semble que c’est moi qui me diluerais, ou que j’irais prendre la place de mon double dans ce bourg déserté. Et puis un jour, je n’y tiens plus, je tire le rideau, je regarde, rien n’a changé. La brume est toujours là, toujours là le clocher et la colonnade en ruines et les buissons nuageux qui l’encadrent.

Un matin d’été que j’ai cru comme les autres, tout d’abord, je me suis éveillée, et j’ai senti une odeur inhabituelle, de terre mouillée et de moisi. J’ai tâté le lit autour de moi, et pas de draps, mais le sol même ; mes vêtements étaient tout humides de la rosée. Je n’étais pas dans mon lit. J’ai ouvert les yeux, et j’ai vu la colonnade, tout autour de moi. Le sol était encore pavé de mosaïques déchaussées et cassées par endroits, mais à la place où j’étais allongée il n’y avait que la terre argileuse, et quelques ronces où je m’étais griffée les mains. Je me suis levée. brusquement. La veille au soir, je m’étais décidée sur une de ces impulsions irrésistibles qui font justement qu’on cède à ce qu’on avait toujours repoussé, par excès d’attraction peut-être… A force de penser à ce paysage le soir et le matin, à force aussi de m’interdire d’y songer le jour, est venu une sorte de point critique où je sentais que je devais savoir. Pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre, je ne saurais le dire, en revanche. J’ai chaussé de solides brodequins qui me restaient de ma passion d’autrefois pour les randonnées pédestres. Je me suis engagée sur le chemin. C’était un petit chemin bien banal au fond, comme il en existe dans tous les paysages campagnards je me faisais presque l’effet de me promener dans un décor tel qu’on en voit aussi sur les vieilles assiettes. Au fur et à mesure que j’avançais, je me persuadais que ce n’était qu’une promenade comme les autres, que sur la route j’allais sûrement rencontrer quelqu’un qui comme moi aurait profité de ce beau soir d’été pour vagabonder jusqu’à ces lieux qu’on aurait pu qualifier de « romantiques ».

J’ai marché assez longtemps, et la brume s’effaçait mais quand on approche, paradoxalement, on voit moins bien que ce qu’on contemplait de loin. Un moment, je me suis retrouvée sur un sentier étroit qui montait raide, à demi mangé par les ronces. Je me suis dirigée vers l’ouest, vers la colonnade que je savais être là, invisible mais présente. J’ai fini par la trouver si semblable à ce que j’avais à demi imaginée. Six colonnes en arc de cercle et pas de plafond un sol inégal mangé d’herbes et de ronces, au fond une sorte de dalle, que j’ai dégagée espérant sans doute y trouver quelques inscriptions. pas un objet qui attestât une présence, même d’autrefois. Rien, rien que ces pierres et ces herbes. Soudain la fatigue m’a saisie, et je me suis allongée sur la dalle, je pensais juste me reposer en contemplant le ciel qui commençait à pâlir et sans doute fatiguée par les kilomètres parcourus et mon manque actuel d’entraînement à la marche, je me suis endormie. Au réveil, j’ai fait quelques pas et je suis sortie du bâtiment à colonnes devant lequel s’étendait une sorte de petite terrasse entourée de buissons d’un vert sombre. En levant un peu les yeux, je pouvais voir mon village, lui aussi légèrement enveloppé de brume et je pouvais même imaginer le point vert des volets de ma chambre. Puis je me suis retournée, et j’ai flâné dans les rues de la minuscule bourgade. Tous les volets étaient clos, mais à cette heure si matinale, c’était normal, somme toute. Pourtant rien n’attestait vraiment que ce village vive encore. Village est un bien grand mot : quelques maisons autour de ce clocher, juste un commerce, une vieille épicerie à la peinture écaillée. Devant l’église, se dressait un puits près duquel un homme était assis, vêtu de vêtements usés il venait de tirer de l’eau pour remplir une gourde de métal. C’est le seul habitant que j’ai croisé, je l’ai salué, mais il n’a pas répondu.. J’aurais tellement aimé lui demander l’histoire de ces lieux. C’était comme s’il ne me voyait pas. Je me suis dit ensuite qu’il était peut-être aveugle et sourd. Pas trace d’âme qui vive, hors lui, qui ne me voyait pas. J’ai regardé alors l’heure à ma montre, je n’avais que le temps de me remettre en route pour ne pas rater l’arrivée des enfants. Quand les parents sont entrés ce jour-là pour prendre le café, j’ai mis la conversation sur ma promenade de la veille au soir sans préciser que j’y avais passé la nuit.

-Tu as bien du courage d’aller là-bas, Aline. On dit que les lieux sont maudits, ou hantés.

-Et on sait pourquoi les habitants sont partis ?

-Non, sans doute cela s’est vidé progressivement, les gens se sont installés en ville, on ne sait. Mais on n’y va jamais, c’est trop triste. Et puis ici, n’est ce pas, nous avons tout ce qu’il nous faut.

Vous, oui, ai-je songé …

Dans les histoires, il y a souvent une résolution satisfaisante. On aurait pu me dire qu’un assassinant collectif avait fait fuir la population, on m’aurait relaté quelque sombre drame sanglant. Ou bien encore dans cet abandon, j’aurais rencontré un homme qui, à la différence de ce vagabond, m’aurait parlé et peut-être aimée, qui sait. Oui, c’est comme cela dans les histoires, mais moi, je resterai sur la tranche du livre, sans vraiment pénétrer à l’intérieur.

Et puis, j’ai secoué la tête et chassé, résolument, les miasmes de la nuit. Déjà le petit Kevin s’accrochait à ma jupe, Miranda et Estelle se disputaient. Il fallait vivre, n’est ce pas ?

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