Coup de coeur : Guy Béart, il est mort le poète par Pierre Thevenin

Il est donc mort, le poète, le 26 septembre dernier, à 85 piges. Là où son cancer, dans les années 70-80, a lamentablement échoué, son cœur, l’âge aidant, ou plutôt n’aidant pas, aura triomphé en une fraction de seconde.

Mon premier contact discographique avec Guy Béart remonte à ma préadolescence. A l’internat du Lycée Claude Fauriel, à Saint-Etienne, nous avions une salle de détente, appelée « Le cercle », dans laquelle, le samedi soir, nous jouions qui au baby-foot, qui à la belote, qui à autre chose. Il y avait là un bar ( où « l’eau ferrugineuse » et ses dérivés, cela va sans dire, régnaient sans partage) et surtout un électrophone. Pour moi qui, jusqu’à mes 14 ans, n’ai pas eu de radio à la maison (absence rarissime à l’époque mais mon paternel, un homme de la terre, un esprit désespérément pratique, n’en voyait pas l’intérêt. Je crois même qu’il n’a jamais chanté de sa vie !), c’était à peu près le seul moyen de m’ouvrir au monde chansonnier. Dieu merci, je me suis rattrapé depuis.

Parmi les refrains qui accompagnaient nos parties de dominos, il y en avait un qui éveillait particulièrement mon attention:

« Il était simple quidam

Son père était quidam

Son frère était quidam

Et lui était quidam aussi ».

Ainsi que le disait Brassens, on entre dans une chanson par la musique et l’on y reste grâce aux paroles pour peu que celles-ci soient de bon aloi. A ce propos, Alain Souchon a dit que les musiques de Béart semblaient avoir toujours existé (et ce n’est pas un hasard si ce mélodiste hors pair a enregistré deux albums de chansons folkloriques comme si elles étaient de son cru). Du coup, dans ses spectacles, le public participait spontanément. C’est, à mon avis, ce qui manque à une artiste comme Juliette qui a pourtant un immense talent mais dont les mélodies, un peu trop « savantes », l’empêchent d’avoir le succès populaire qu’elle mérite. C’est sans doute aussi une question d’air du temps : est-ce qu’un Béart parviendrait, de nos jours, à la notoriété ? Peu importe, il était là quand il le fallait et l’on s’en félicite.

Notre homme ne se destinait pas à la chanson. Ingénieur, à l’instar de Boris Vian et d’Antoine, il aurait pu se consacrer corps et âme à nos Ponts et à nos Chaussées. Seulement voilà, il avait des choses à dire et ce n’est pas avec son lourd bagage scientifique qu’il pouvait les exprimer.

Fort de 20 albums en studio et de 3 en public, il a marqué à jamais cet « art mineur », appellation stupide de Gainsbarre lors d’une mémorable émission d’ »Apostrophes » ( « Qu’est-ce qu’il a, le blaireau ? »). Autant vous dire tout de suite, au risque de choquer certains, que Gainsbourg ne fut pas, et ne sera jamais, ma tasse de thé. Le meilleur jugement que j’ai pu lire sur l’auteur du « Poinçonneur des lilas », est celui de Desproges qui le comparait à l’un de ses oncles ( peut-être imaginaire mais on a tous un tonton ou un cousin plus ou moins de cet acabit ) que la famille faisait bêtement picoler pour rire à ses dépens.

Mais on cause, on cause. Et si nous en venions aux chansons ? Je ne me propose pas de passer toute l’œuvre en revue (dans les 400 compositions !). Dix coups de cœur n’y suffiraient pas. Je voudrais juste m’attarder sur quelques titres moins connus que « La vérité », « L’eau vive » ou « Les couleurs du temps ». Celles-ci sont entrées durablement dans les anthologies. Mais le reste n’est « pas mal » non plus.

Béart n’était pas seulement un mélodiste des notes, il savait aussi faire chanter les mots :

« Laura, Laura, lequel de nous deux l’aura ?

Laura,Laura, l’aura pas »

(« Laura »).

Dans cette chanson, il n’a d’autre intention que de divertir. Même chose pour « L’agent double :

« Je l’ai déniché dans un bar (bis)

, Il était tard et j’étais noir (bis)

Je l’ai vu dou-ouble

Pas étonnant puisque c’était un agent dou-ouble

dou-ou-ou-ouble ».

Dans « Les proverbes d’aujourd’hui », il adapte à sa manière (le plus souvent en les retournant) nos maximes venues du fond d’on ne sait quels âges :

«Les oreilles ont des murs

Qui les empêchent d’entendre ».

Là, il y a, pour sûr, un objectif moins anodin, surtout quand on entend la suite :

« Les mains vides aux innocents

Aux corrompus les mains pleines ».

Démarche identique dans « Le bienfait perdu  » :

« Un bienfait n’est jamais perdu

Il vous retombe toujours sur la gueule » …

« Un bienfait n’est jamais perdu

Un jour ou l’autre, il vous sera rendu

Sous la forme d’un coup d’pied au cul ».

De la même façon, il entraîne les vingt-six lettres de notre « Alphabet » dans une vaste bagarre en chaîne, mais dans l’ordre :

« un doigt pointa le point A

Aussitôt il est tombé

Un objet sur le point B « 

, avec des liaisons audacieuses et des passages dignes d’un Boby Lapointe :

« J, avant sa mort marqua

Une croix sur le point K »

(pas évident de comprendre à l’oreille). On peut n’y voir qu’un simple jeu mais il y a aussi une dénonciation de la folie des hommes qui guerroient seulement parce que l’un suit l’autre dans le dictionnaire.

Autre titre qui en dit plus long qu’il n’y paraît : ce que les conteurs nomment une « randonnée », je veux parler de « Suez » où il reprend les mêmes vers du début à la fin en y ajoutant à chaque fois quelque chose :

« Suppose qu’on ait de l’argent

Et qu’on soit intelligents … ».

Creuser des canaux, construire des ponts, c’est justement la tâche de l’ingénieur qu’il a failli être mais il a bien fait de bifurquer. Dans « De la lune qui se souvient », il reproche aux scientifiques, d’avoir dépoétisé l’astre des nuits :

« Du temps que vous étiez lointaine

En ce temps je vous aimais bien ».

Armstrong : un grand pas pour l’humanité ? Rien n’est moins sûr :

« Les aventuriers de l’espace

Iront se battre sur ta peau

Chacun veut défendre sa place

Chacun veut planter son drapeau ».

C’est pourtant en quasi technicien qu’il considère l’amour dans « Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe opposé ». Sans doute aussi dans « Chandernagor », où il file d’un bout à l’autre la métaphore commercialo-exotique :

« Pas question

Dans ces conditions

D’abandonner les comptoirs de l’Inde ».

Personnellement, la chanson qui me touche le plus s’appelle « Hôtel Dieu » :

« Si votre Paradis n’est pas ornemental

Je réclame, Dieu, votre grâce « …

« Elle ne bougeait plus, alors elle a pris froid

Une infirmière neutre aux gestes maladroits

En son hôtel Dieu n’est plus maître ».

Sur une musique à faire frémir le plus endurci des traders.

Les médias ont assuré le minimum syndical. On a annoncé son décès mais pas la moindre rediffusion, alors qu’il avait animé dans les années 60-70  « Bienvenue » sur ce que l’on appelait à l’époque la première chaîne. Ce fut la même chose, plus récemment, pour Leny Escudero qui, à en croire la télé, aurait été seulement l’auteur de la « Ballade à Sylvie ».

Tandis que pour d’autres, « tournez, tournez, rotatives »…

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