Fenêtres sur cour : LA ISLA MINIMA d’Alberto Rodriguez

1 Août 2015

Auréolé de pas moins de dix statuettes remportées aux Goyas espagnols ( Ah Goya! ) -équivalents de nos Césars qui n’a jamais touché un pinceau- le cinéma espagnol ne cesse de produire des films d’une qualité remarquable où plane aujourd’hui comme dans les périodes précédentes le spectre du post-franquisme à travers ses œuvres : le surréalisme, le fantastique ou le genre Almodovar comme tableau d’une société underground en rupture avec les carcans et les conventions d’une bourgeoisie urbaine madrilène.

A Bunuel, Rey, Saura, Arrabal succèdent dorénavant Alex de la Iglésia, Almodovar et Alberto Rodriguez du mouvement (Movida) nouvelle génération d’artistes et de créateurs apparue en 1980.

Originaire d’Andalousie  (de Séville plus précisement) – terre natale du poète Federico Garcia Lorca assassiné par les forces franquistes et dont on ne retrouvera jamais le corps – Alberto Rodriguez situe son intrigue policière à proximité du fleuve Guadalquivir, ses champs fertiles ou arides, ses canaux, ses marécages, ses maisons isolées, son soleil brûlant, ses pluies torrentielles. Labyrinthe dans lequel le tournage fut compliqué et éreintant.

Dans cette contrée d’Espagne, le meurtre de deux adolescentes issues de la classe paysanne demeure mystérieux. Pour élucider ces disparitions inexpliquées, deux inspecteurs madrilènes sont dépêchés sur place. Et très rapidement, nous allons découvrir deux profils et caractères que tout oppose dans un climat local particulier. Ici règne la loi du silence, la méfiance de la police, le  commerce de flics corrompus, de potentats louches, le tout sur un fond de revendications ouvrières de la part des saisonniers et de la population autochtone.

Comment apaiser ce climat délétère, rétablir l’ordre social, calmer les revendications salariales, combattre la suspicion ambiante dans cet espace de désarroi pour éviter le risque de contagion nuisible aux propriétaires terriens et aux magouilleurs. Résoudre cette enquête comme une équation à plusieurs inconnues devient vital pour le Pouvoir central et les autorités locales car la révolte qui gronde peut à tout moment exploser.

Crime crapuleux, prostitution. viols, fugues, escapades amoureuses, vendetta…? Aucune hypothèse n’est écartée et le jeu de pistes va commencer.

Nos deux compères dont les méthodes d’investigation sont proches, ont une conception différente des moyens utilisés pour obtenir des aveux de la part des suspects et de la population. Il plane au-dessus de cette humanité  et ces paysages sauvages filmés (par drones?), un entrelacs de méandres et d’eaux boueuses, l’odeur vivace d’un passé pas si lointain des interrogatoires de la police franquiste, des années sombres et dramatiques, des camps de la mort, de la dimension  » a minima  » de nos existences passagères comme ces vols d’oiseaux migrateurs que le réalisateur filme plusieurs fois.

Nous sommes en 1980 et il ne faut pas oublier que Franco est mort en 1975 dans son lit, adulé par la bourgeoisie chrétienne et les  » hommages » extérieurs. Sur cette période, la vérité historique ne sera révélée que très récemment. Déni institutionnel d’un passé enterré et peu glorieux qui demeure intacte dans la mémoire collective où errent les fantômes enfouis de la guerre d’Espagne et des répressions policières.

Dans ce contexte, vient se greffer, un trafic de tabac et de cocaïne dans lequel sont impliqués des habitants de la région et des flics véreux ce qui n’arrange pas trop le cours des choses pour nos deux inspecteurs. A force de ténacité, d’extorsion d’aveux, d’interrogatoires musclés, de filatures, d’écoutes téléphoniques, de diplomatie parfois, de concessions, de marchandages, l’enquête va se révéler difficile mais payante. 

Un sadique éliminé, un play-boy menotté, un propriétaire exploitant agricole disculpé faute de preuves malgré toutes les présomptions qui pèsent sur lui, un journaliste louche repu d’infos et détenteur de preuves, des familles orphelines éplorées, un procureur satisfait, deux inspecteurs félicités et promu à une belle carrière pour l’un, une classe paysanne pauvre qui retourne aux champs pour panser ses plaies et oublier sa triste existence miséreuse dans une partie de cette Espagne qui n’offre en retour à sa jeunesse, victime de toutes les illusions, les oublis et promesses de toute nature, aucun avenir radieux pour l’homme et encore moins pour la femme.

Magnifiques vues aériennes avec une recherche très (ou trop) esthétisante, jeu d’acteurs parfaitement orchestré, atmosphère dense et angoissante. Scènes et plans en coupes agencés avec brio et élégance. Course-poursuite nocturne haletante entre une Citroën Dyane et une Ford Taunus. Film porté par le jeu des deux acteurs Pedro – vu chez Almodovar – et Juan – star de séries télé – Alberto Rodriguez nous délivre des clichés habituels : Flamenco et Corrida et pour cette raison, le film mérite d’être cité dans la catégorie polar ibérique désintoxiqué.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s