Fenêtres sur cour : « Je suis contente de savoir que vous allez bien  » – Roy Andersson

ROY ANDERSSON signe le troisième opus de sa trilogie. Après Chansons du deuxième étage – prix du jury à Cannes en 2000 – puis Nous les vivants en 2007, voici le troisième volet : » Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’ existence ». A 71 ans, il remporte la palme d’or à la Mostra de Venise en 2014.

Pour ceux et celles qui ne connaissent pas ce cinéaste, son style est purement déconcertant, tantôt burlesque et cruel, tantôt drôle, noir, lugubre, constamment épuré, singulier et contemplatif. Dans cette suite de tableaux statiques et expressionnistes, les acteurs endossent une existence monotone, une indifférence qui sournoisement imprègne leurs quotidiens, sources de mal-être. Dans de nombreux films, les titres sont souvent tronqués, mal choisis, d’une traduction trompeuse, les sous-titrages approximatifs pour des raisons parfois linguistiques, les doublages des voix post-synchronisées inadaptées.

Après un préambule en trois actes qui traitent du rapport entre un défunt et son entourage proche ou de proximité, la première scène nous introduit dans un musée zoologique où des animaux empaillés sont installés dans des cages de verre. Un couple : dialogue absent, silence absolu, monacal, murs aux couleurs ternes, dépouillement total, lumière blafarde, plan fixe.

Autre scène : Sam et Jonathan, V.R.P losers, vivent à l’asile de nuit. Invariablement, chaque jour ils enfilent leurs costumes, égrènent les mêmes arguments pour placer leurs produits de farces et attrapes à tout bout de champ. Colporteurs inséparables, les duettistes nous entraînent dans leur tournée quotidienne. En Laurel et Hardy zombis, ils essuient refus après refus et déambulent sans succès. Leurs articles ne font rire personne : entre le masque de pépé l’édenté, les dents de vampire XXL ou la boîte à rires : c’est un bide total. Mais au fil des saynètes, nous nous prenons d’affection pour ces deux comparses dépressifs, ces humains soudés à la vie à la mort.

Tous les plans du film, soit 39 au total, ont été tournés en studio avec reconstitution parfois hyper-réaliste. Un mois pour réaliser chaque plan : entre compas et millimètre.

ROY ANDERSSON déroute le spectateur car au-delà de l’imbrication des jeux de rôles de chacun, il mélange allègrement les époques. Anachronismes de situation entre le passé et le présent, thème récurrent chez lui. Ici une mobilisation militaire patriotique défile au son du tambour qui couvre celui, tonitruant, du juke-box dans ce bar où se sont réfugiés nos deux vendeurs. Ordre, discipline, air martial. La victoire au bout du sabre et de la baïonnette. Installés, par écran interposé, parmi les clients qui, telles des poupées de cire, assistent sans émotion à cette parodie tragi-comique de l’Armée Royale sur le départ au front, nous participons à cette reconstitution historique. Plus tard, la défaite et son piteux repli : troupes en lambeaux laminées par l’ennemi héréditaire. Là encore, aucune émotion ne transpire à la vue de ces hommes survivants : ni haine, ni chagrin, ni joie, ni dépit…

ROY ANDERSSON, en quelques plans, retrace l’histoire de son pays ( de tous les pays ? ) entre gloire et décadence, rêves de conquêtes et illusions perdues, grandeur d’empire et dislocation, honneurs et humiliations…

Ici encore, avec cette scène condensée qui nous raconte l’esclavagisme, le colonialisme et l’extermination programmée, sous les regards glacés d’une race de seigneurs coupe de champagne et regards vides de tous sentiments. Spectacle insoutenable orchestré par une classe dominante qui décide arbitrairement du droit de vie ou de mort. Refus de l’identité et de la dignité de l’Autre. L’Autre c’est l’étranger qui nous renvoie vers nos origines communes et que l’on occulte ou élimine sans états d’âme.

L’univers d’Andersson est d’une grisaille insupportable. Et pourtant, ces êtres rescapés enfermés dans leur forteresse intérieure, leur passivité mécanique, leur subordination inébranlable, leur lâcheté, leur faiblesse semblent s’en accommoder ou s’en foutre royalement tant leur préoccupation est narcissique. Cruauté et absurdité sont omniprésentes, telle cette scène où une laborantine soulage au téléphone son correspondant :  » Je suis contente de savoir que vous allez bien » tandis qu’un jeune singe soumis à des expériences pseudo-scientifiques hurle de douleur, des électrodes fixées sur le crâne.

Ces fresques nous renvoient aux théories et conceptions de la supériorité de l’homme scientifique moderne sur toutes autres formes de vies, de l’idéologie de la race pure, de l’infériorité des peuplades dites « primitives », du Darwinisme social : héritage des pensées en cours aux XVIII et XIXème siècles.

Swedish director Roy Andersson with Golden Lion award

Scène identique dans l’immense bureau d’un fonctionnaire désabusé, au bout du rouleau compresseur, un pistolet dans une main le téléphone dans l’autre. Il prononce la phrase totem :  » Je suis content de savoir…L’auto-destruction comme ultime recours. No Life, no future ! La mise à mort intériorisée est ritualisée dans un rapport avec l’autre invisible au bout du fil.

Cette phrase banale, terrible, ce refrain perpétuel, cette récitation monocorde résonne dans nos têtes car, tout anodine qu’elle soit, elle marque le véritable point d’orgue de ce film. Une politesse, une courtoisie qui masquent les apparences.

 » Ça va ? ça va et toi ça va ? « 

Une profonde lassitude. Une économie de mouvement, une énergie en veilleuse. Le corps privé ou social est en souffrance. Incapacité chronique, organique pour lutter contre l’effondrement, l’anéantissement, l’adversité. La vie s’en est allée de ces corps qui déambulent, stationnent ici où là. La force de cet album quasi-photographique réside par cette captation docile, ce poison à dose homéopathique. Nous devenons les voyeurs muets de ce délitement des âmes, de cet appauvrissement des esprits dont la méthode clinique nous oppresse. Des vivants-morts se succèdent devant nos yeux.

Et puis au détour des histoires qui s’enchaînent, un authentique moment d’allégresse tout en légèreté passagère, lors de la Libération, quand la serveuse du bar offre en guise de récompense suprême un baiser à chaque soldat. Une Madelon nordique qui fait naître l’espoir d’un temps nouveau retrouvé entre paix et solidarité. Un âge d’or éphémère après cette tragique période.

« Avant de faire du cinéma, je voulais être écrivain » J’aimais Albert Camus…

 ( Voir la scène où l’homme fume à sa fenêtre. Plan large (cf l’Étranger)).

Admirateur de Tati, de Vittorio de Sica (Le voleur de bicyclette en 1948) de Bunuel (Viridiana en 1961) d’Alain Resnais ( Hiroshima mon amour en 1959) telles sont les principales sources d’inspiration de Monsieur Andersson qui à 71 ans nous étonne, nous surprend, et nous incite à vivre intensément dans ce qu’il y a de plus simple dans l’intervalle-temps.

Sauver notre part d’humanité, lutter pour la vie, rien que la vie, toutes les vies. Élémentaire mon cher Andersson !

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